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Archipels | Les migrants climatiques en attente de justice
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Les migrants climatiques en attente de justice

Par Pierre Hemptinne

 

L’information sur les migrants, attachée à rendre compte pragmatiquement du comment ça se passe sur le terrain, là où ils viennent perturber le quotidien et où il convient d’en organiser la gestion, contribue à dépolitiser le phénomène de migration. L’évocation du problème de départ est rudimentaire, rarement analysé avec ses tenants et aboutissants et plus souvent présenté comme le résultat d’une faillite des États de là-bas. C’est en tout cas ce schéma qui ressort quand on entend parler de ces choses dans le bus, dans le train ou au café du commerce. Comment cette représentation est-elle construite ?

 

Le cas des migrants climatiques, tel qu’étudié par Romain Felli1Romain Felli, La Grande adaptation, Seuil, 2016., est à cet égard édifiant. Le problème, vu par les grandes puissances, n’est pas tellement qu’il y a des dérèglements climatiques mais que cela génère un « afflux de réfugiés climatiques », ce qui représente avant tout, depuis 1950, pour les États-Unis, un problème d’insécurité pour les Américains. Mettre en place des systèmes permettant de prévoir les bouleversements climatiques et les migrations de masse qui en découleront vise avant tout à se prémunir au mieux des invasions, en s’inscrivant d’emblée dans un esprit de « guerre climatique ».

L’auteur cite une série d’ouvrages influents qui, des années 1980 au milieu des années 2000, ont établi la doctrine dominante. Globalement, on peut dire que cette pensée détermine encore aujourd’hui la manière dont les médias couvrent les événements liés aux migrations climatiques. Ces études entretiennent une série de fantasmes nuisibles : la crise environnementale serait due essentiellement aux « populations du tiers-monde trop nombreuses et insouciantes de leur environnement », les paysans pauvres sont responsables de la dégradation des sols (et non l’agriculture commerciale intensive). Les hordes de réfugiés environnementaux sèment le désordre à l’extérieur de leurs pays, constituent de graves facteurs de déstabilisation, et véhiculent de multiples plaies : maladies, terrorisme, faillite économique, mise en danger de l’identité nationale… On le voit, la rhétorique xénophobe fait partie du prêt-à-penser sur les migrations et ce travail de théorisation raciste prépare le terrain aux rejets de l’autre dans l’opinion publique, façonne les imaginaires négatifs et s’accompagne d’une fabuleuse organisation d’amnésie collective : « Oubliés l’histoire coloniale et postcoloniale, la dépossession violente des terres, la soumission des populations à un régime de travail extractif, les politiques néolibérales d’ajustement structurel, le comportement des entreprises multinationales, les luttes locales de pouvoir, etc. » (p.160)

Enfin, la meilleure manière de refouler l’histoire étant la destruction de la mémoire, si « les récits de la dégradation environnementale » cultivent « une vision du monde dans laquelle les peuples du Sud seraient incapables de gouverner », c’est bien pour régler des épisodes qui ne passent toujours pas comme « l’émancipation de la tutelle coloniale, l’indépendance des pays du tiers-monde, la tentative de reprendre le contrôle sur leurs ressources » (p. 161). Depuis les années 1990, les solutions proposées par les experts occidentaux pour remédier à l’instabilité des pays du Sud, brandissent la notion de « bonne gouvernance », notion qui a été construite à la manière des avions furtifs, pour empêcher de bien discerner les manœuvres à laquelle elle se livre, sous le fuselage séduisant d’un concept neutre, sans idéologie. Ce que l’on entend par là n’est ni plus ni moins que l’extension d’une économie de marché néolibérale.

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1. Romain Felli, La Grande adaptation, Seuil, 2016.

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