Michel Thion

Par Pauline Perrenot

Et de neige, le poète cousait les sueurs d'une vie

Échos épars de L'enneigement, Michel Thion

Comment peindre les échos d'un bruissement ? Comment écrire les poussées sensibles, les paysages granuleux, les glaciers chatoyants, éclos des mots de Michel Thion ? L'enneigement, dernier recueil du poète, est un retentissement. Celui qu'un livre avait laissé en lui. Pour dire le sien, il me fallait suivre les courbes égarées du chant qu'il avait déposé à son tour, tout près.


Le poète s'était lassé d'être l'esclave des paysages.

Il ne laissait plus la fleur ridée rouler les tambours du temps. Il n'écoutait plus le reflux des vagues lui souffler à l'oreille que les choses reviennent, que rien ne s'oublie. L'odeur de la pluie ne forçait plus ses larmes. Le pourpre d'un soleil ne gonflait plus son espoir.

Et pourtant... Le poète regarde le temps crisser. Il écoute les remous de l'aveugle passé, dialogue avec l'oubli. Il goûte le chagrin, les larmes d'un départ. Il sent battre l'espoir, comme palpite un pourpre soleil.

Mais le dehors ne le dompte plus.

Il le crée, de l'intérieur, façonnant un langage, de mots et de neige. Et d'enneigement, d'imaginaire, ce langage humecte le monde. L'Enneigement est né d'une rencontre. Celle de Michel Thion avec un recueil de Brigitte Baumié, États de la neige. Écoutant « un écho à retardement », il pose un buvard sur son corps. Regarde l'encre transpirer, et se répandre, lentement.

Neige, langage de l'éphémère...


La neige, c'est une nuée au pelage de mouton, une brume floconneuse, une vallée d'ouate, une rivière à vapeurs, un cycle. C'est une chair, éphémère. Une matière en métamorphose. Même imperceptible, elle respire encore.

Peu à peu, elle devient la chair du temps, celle qui ride l'espace quand elle s'y dépose. Elle devient la trace des présences fugaces, se niche dans les creux, et emplit le vide, sonore, des failles cachées au visible. Ce qui se voit, ce qui n'est plus. Ou pas encore là : une saison morte, une autre à venir, le goût de l'amertume, une attente, un passage.

L'enneigement… A la fin, une vague a tout recouvert. La neige est partout dans le poète, et partout autour. Elle irise, grouillante, le bleu de ses veines. Je me neige. Elle est la sève de son regard. Celle qui, de l'étincelle, garde la vie sans l'éteinte. Elle est la vie. Et les paysages se neigent.

… Alors, les paysages devenaient esclaves


Pas à pas, le monde tout entier parle la langue de l'éphémère. La neige est l'encre, la plume, le papier. Les visions ont trouvé leur souffle, et tout pouvait être recréé. Au fil des pages, comme sous l'effet d'une alchimie fantasque, la neige n'a plus de visage. On ne la voit plus comme matière, elle est autre chose. On l'écoute s'immiscer, à pas de loups, dans les peintures fantômes. Aveugles démiurges aux yeux enneigés… Des paysages s'élargissent, palpables. Des racines poussant du ciel. Des coulées de neige volcanique. Des corps en étreinte, nageant dans la glace. Une pluie en robe de mariée. Une marée d'ivoire, ondulant dans le creux d'un soleil. Le fluide, pétrifié dans la roche ; la pierre, effritée dans les sillons du vent, la vapeur, liquéfiée dans le feu ; et la chaleur, l'humide rivière blanche. Dans les mains, un kaléidoscope.

Voyants aveugles, le secret de la neige se lit dans les miroirs de pierre...


Qui entend
le bruit de la neige
verra le chagrin dans les arbres.


En 1930, Éluard et Breton rêvaient de visions libres, portées par des sens endiablés, tournoyantes. « Forme tes yeux en les fermant » nous disaient-ils, « nous sommes plus étroitement liés à l'invisible qu'au visible ». L'Enneigement est soufflé à cet œil curieux, et fermé. Le poète est alors tout puissant, vogue au-delà du mirage, fait craqueler les interstices. « L'écran noir des nuits blanches », on y flâne depuis tout petits. On a toujours écouté les choses parler.

 
Tous les enfants
apprennent
à neiger.
 


Michel Thion donne un corps au nomadisme des sens. Par l'oralité, et sa mise en chair, tout peut finalement être touché, du bout des doigts, puis à pleine main.

 
 
Écoute la neige
tomber
sur la neige

tomber
sur la neige


Le plein silence a trouvé sa voix. La voix de voile de Michel Thion, celle qui lisse les mots comme elle caresserait des vagues sans les briser. Son calme propre. Sans heurt, les mots bruissent, laissent flotter leur résonance en d'imperceptibles fils de sons, couchés dans du coton. Et s'effilent jusqu'à l'infime. Des haïkus, peut-être… Effeuillés, d'un trait d'encre, ils cousent une histoire. Couplés par trois, les vers tombent d'une fulgurance, la tête toute penchée. Et ces fulgurances, accrochées aux toits des pages, se lisent comme un ruisseau, plus tard nouveau poème…Ces îlots de mots, de voix, se bercent, traces d'un vide blanc. Des bruits en semailles, agrippés au silence, douces filures. Comme une haleine ruisselant hors des pages, L'enneigement est une respiration.

C'est par la neige
que tout a commencé,
à la fin.
 
Neige donc, temps vécu
et tombe
sur mes cheveux déjà blanc.
 

Tout ce que l'esprit de l'homme peut concevoir et créer provient de la même veine, est de la même matière que sa chair, son sang, le monde qui l'entoure ».
Éluard, L'évidence poétique

Pauline Perrenot