L'Insatiable | Supplement
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[FIL D'ARIANE]

Nucléaire.
De l’indignation à l’action : comment faire ?

par Bruno Boussagol

Bruno Boussagol, metteur en scène, fidèle chroniqueur à Cassandre/Horschamp et compagnon de longue date de la revue, appelle à une prise de conscience fondamentale de l’une des plus grandes catastrophes en marche du XXIe siècle : l’horreur du nucléaire.

 

 

CONSTAT

Voilà bientôt trente ans que l’explosion du réacteur N°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl a commencé. Contrairement à toutes les catastrophes connues (tremblement de terre, irruption volcanique, épidémie, explosion, incendie, guerre, etc.), le désastre humain est modeste au départ mais s’amplifie avec le temps par une destruction économique globale et durable, une crise existentielle incommensurable et surtout par une atteinte continue à la santé des humains, des animaux, des végétaux.

La Diagonale de Tchernobyl le 26 avril 2006 par la compagnie Brut de béton 

La Diagonale de Tchernobyl le 26 avril 2006 par la compagnie Brut de béton // ©André Larivière

Svetlana Alexievitch et bien d’autres à sa suite ont indiqué il y a déjà vingt ans combien la catastrophe de Tchernobyl avait précipité la fin du système soviétique et plongé des millions d’êtres humains dans la misère, les guerres, la domination, la délinquance de survie ou organisée au plus haut niveau des États, la dépression de masse.

L’explosion de Fukushima est du même ordre mais ses conséquences sont beaucoup plus diluées dans l’économie et les relations humaines mondialisées.

Ces catastrophes d’un nouvel ordre interrogent nos fondamentaux dans tous les domaines, scientifique, philosophique, artistique.


INDIGNATION

Ce qui est notable lorsqu’on s’oppose à un système dominant comme celui de l’énergie, c’est qu’il n’y a pas de place pour le faire. L’électricité est communément considérée comme un service public au point d’avoir servi de modèle démocratique à Jean Vilar pour qualifier le théâtre. Mais aujourd’hui en France, cette électricité est à 75 % d’origine nucléaire. Pour autant, aucune instance démocratique n’a jamais eu son mot à dire dans ce « domaine réservé ». Pire – et le sponsoring de COP21 en permet la dénonciation –, les entreprises les plus polluantes finissent toujours par s’immiscer dans les pseudo débats pour finalement en fausser les conclusions avec la complicité, voire l’encouragement, de l’État. Lorsque l’on sait que les syndicats sont fortement « pro nucléaire » et que la population est globalement sous-informée du fait que les médias sont dépendants de leurs propriétaires et des publicitaires, on comprend à quel point il est difficile de faire entendre une autre voix.

Ruines aux alentours de Tchernobyl

Ruines aux alentours de Tchernobyl // © Véronique Boutroux

Plus le temps passe, plus l’impression que nous glissons dans « l’hiver nucléaire » est tangible.

Aucune instance démocratique ni bureaucratique, aucun tribunal, aucune université n’ont été en mesure depuis soixante-dix ans d’arrêter la folie prométhéenne des nucléocrates. Rien ne saurait les ébranler. Ni les accidents majeurs, ni la menace d’une guerre nucléaire, ni les pertes financières faramineuses, ni les chantiers sans fin, ni l’accumulation des déchets, ni les études scientifiques contredisant leurs affirmations péremptoires.

« ALORS, QUE FAIRE ? », nous sommes-nous dit.

 

ACTION

La compagnie théâtrale Brut de béton production travaille le tragique depuis trente-cinq ans. Tragique qui se décline depuis soixante ans comme théâtre de la catastrophe (formule récente d’Howard Barker).

À l’automne 1998, nous découvrions le livre de Svetlana Alexievitch, La Supplication. Livre majeur du XXe siècle, livre bouleversant entre tous. Livre qui a permis de repenser, voire de penser tout court, la portée de l’accident de Tchernobyl au point d’en faire « l’énigme quil faudra résoudre durant le XXIe siècle ».

 

Depuis seize ans, nous avons réalisé dix mises en scène de cette épopée dantesque, en France, en Biélorussie et en Ukraine et initié plusieurs festivals et « événements » relatifs à l’art en prise avec la contamination radioactive, avec la collaboration d’artistes ukrainiens, biélorusses, allemands, suisses, italiens, anglais, français, arméniens.

Pour ne pas rester hexagonaux, nous avons tenté de jouer en Biélorussie, la terre la plus contaminée du monde, mais aussi pays totalitaire mis au ban des nations démocratiques. Depuis treize ans, le Théâtre de la dramaturgie biélorussienne de Minsk joue notre version de La Prière de Tchernobyl.

En 2006, pour les 20 ans du début de la catastrophe de Tchernobyl, nous avons produit La Diagonale de Tchernobyl, une « caravane » rassemblant jusqu’à cinquante artistes, de « Tcherbourg » (ainsi réorthographiée pour sa proximité avec l’EPR de Flamanville) à Tchernobyl et retour au festival d’Aurillac. Nous sommes restés un mois sur place pour participer aux commémorations et partager la vie des habitants vivant dans (ou à la lisière) des zones contaminées.