L'Insatiable | Interface, l’utopie helvétique
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[VILLES


ET THÉÂTRES]

Interface, l’utopie helvétique

 

Entretien avec André Pignat

À Sion, en Suisse, la compagnie Interface développe un modèle basé sur le développement artistique durable dans l’indépendance économique.  Ayant créé une identité transdisciplinaire, forte de spectacles qui se donnent des centaines de fois, la compagnie affine aujourd’hui son concept de partenariats durables.  Soutenue par une trentaine d’entreprises ou individus, Interface entend se concentrer sur des acteurs économiques pensant au-delà du profit et encourager des démarches responsables. Choisir soi-même ses mécènes sur la base de valeurs morales ? André Pignat, metteur en scène et compositeur, avoue être un utopiste. Si son modèle n’est pas facilement reproductible, il peut enrichir le débat. À Sion, au pied de la montagne, l’utopie est en train de gagner du terrain. Rêvons un peu…

 

La continuité est la base de tout chez Interface. Elle vous permet d’exister en tant que compagnie de répertoire, ce qui, en France, est réservé aux plus grandes compagnies de danse et n’existe au théâtre qu’à la Comédie-Française.

André Pignat : Pourquoi avoir créé une compagnie permanente ? L’idée est de se développer par l’échange et la continuité. Quand on travaille ensemble, il y a le temps de la rencontre, puis celui de l’approfondissement et de la recherche. Être une compagnie de répertoire, c’est pouvoir reprendre ses spectacles, pouvoir répondre aux demandes de tournées. Nous avons six spectacles en tournée et chacun est donné de deux cents à quatre cents fois. Voilà qui change complètement l’évolution d’un spectacle, qui, sans ce parcours, ne sera jamais mature et restera au stade d’une proposition. C’est après la 200e qu’on commence à toucher à quelque chose d’essentiel.

Le nombre de deux cents représentations me paraît élevé, mais il est vrai que la situation actuelle en France, avec une diffusion en baisse continuelle, empêche beaucoup de créations d’exister.

Pour la danse, le maintien d’un travail est particulièrement important. La chorégraphe Géraldine Lonfat a aujourd’hui 45 ans. Comme notre compagnie est permanente, elle a pu considérer sa recherche et son entraînement comme une démarche sur le long terme. Sur une année, nous consacrons deux ou trois mois à la recherche et à l’entraînement. Le travail sur le long terme permet aussi d’intégrer d’autres paramètres, notamment l’économique et le social. Quand on travaille ensemble toute l’année, ça permet de rencontrer et d’intéresser à notre travail aussi des gens qui ne font pas partie du milieu artistique et qui peuvent apporter un autre regard sur notre activité. Quand on se réunit seulement le temps d’une création, on n’a pas le temps de développer ces relations et l’interaction avec le monde extérieur reste faible.

L'Oubli des anges, mise en scène par André Pignat, chorégraphie de Géraldine Lonfat

L’Oubli des anges, mise en scène par André Pignat, chorégraphie de Géraldine Lonfat ©Maxime Lonfat

Le modèle français de l’intermittence comme statut en assurance-chômage a permis une éclosion inédite de la créativité en aidant les compagnies à baisser leurs coûts de production. Comment faites-vous face aux coûts d’emplois permanents ?

Travailler ensemble en permanence et sur le long terme génère des coûts plus élevés, par rapport à un système d’intermittence. Mais ça coûte moins cher aussi, parce que nous n’avons pas besoin de créer un spectacle par an. Il va de soi que nous avons connu des périodes où nous n’avions plus d’argent. Mais nous avons appris à fonctionner avec ça. On se serre les coudes et la roue continue de tourner. C’est ce qui crée notre liberté. L’enjeu était d’emblée d’éviter de trop dépendre de l’État suisse. Notre réflexion est précisément partie du fait qu’il peut à tout moment décider de nous couper les fonds. Nous voulions pouvoir dire tout ce que nous voulons. Il nous fallait trouver une multiplicité de moyens de subsistance et de soutiens sans en exclure l’État ; il peut s’agir d’entreprises qui s’identifient à notre démarche ou encore d’individus.

 

A priori, les subventions étatiques sont plus stables et fiables que le sponsoring !

En effet. Mais chez nous, le cercle inclut trente donateurs, dont l’État fait partie. Interface existe depuis vingt-cinq ans. Nous avons connu des périodes de vaches maigres, mais jamais au point de disparaître.

 

Tous les théâtres, aussi institutionnels soient-ils, constituent aujourd’hui leurs cercles de mécènes…

Nous, c’est pas ça. On cherche de vrais partenaires, des gens qui placent le désir de faire en sorte que le monde bouge, au-dessus de l’envie de faire du fric. C’est pareil quand on fait un spectacle. On le fait parce qu’on a quelque chose à dire, pas pour de l’argent. Les entreprises connaissent la crise du sens qui se manifeste dans le burn out, l’absentéisme, les ruptures conventionnelles, la démission intérieure des employés. La raison en est qu’elles n’ont plus d’autre sens que de gagner du fric. Mais de nouveaux entrepreneurs réfléchissent d’une manière différente et valorisent l’épanouissement dans le travail alors que d’autres s’endurcissent dans la quête du profit. Nous réfléchissons avec des banques, des politiciens, avec tout le monde, sans a priori. Nous leur disons : « Venez voir, après on parlera. » Plutôt que de regarder comment tout le monde va dans le mur, la tête dans le guidon, nous essayons d’ouvrir des fenêtres.

 

Vous travaillez pourtant avec le fief du capitalisme destructeur des hommes et de leur planète, à savoir la Chine et la Corée du Sud. La cité Samsung et les usines de Shenzen sont le symbole de la déshumanisation et de la robotisation de la classe ouvrière.

Justement ! La Chine est en train de s’asphyxier ! Nous nous intéressons à des entreprises chinoises qui ont une vraie réflexion sur les problèmes de pollution. En Chine, les enfants naissent malades de la pollution. Même d’un point de vue économique, ce n’est pas viable. La prise de conscience est enclenchée. En Chine aussi, il y a des penseurs qui relèvent le défi. Ici comme là-bas, il faut que les entreprises permettent de se projeter plus loin, dans une société meilleure.

 

Si je comprends bien, vous seriez en train d’essayer, en tant que compagnie artistique, de responsabiliser les entreprises ?

Tant que les entreprises se comporteront comme aujourd’hui, on aura besoin d’un État pour nous protéger d’elles. À partir du moment où elles prennent en compte l’intérêt sociétal, l’État peut se dissoudre un peu. Et quand il a moins de présence, la liberté est plus grande. Notre positionnement est dans l’interrogation sur les possibilités de créer des liens entre gens de différents pays qui partagent les mêmes valeurs. Toute autre tentative de se rencontrer produit tôt ou tard des tensions, et les questions d’argent prennent le dessus. Nous sommes en train de travailler sur la définition détaillée de ces valeurs comme le respect, la qualité, la passion.