L'Insatiable | Interface, l’utopie helvétique
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[VILLES


ET THÉÂTRES]
L'Oubli des anges

©Maxime Lonfat

Respect, qualité, passion ! Ces valeurs pourraient sortir tout droit d’une cellule de communication d’une entreprise industrielle.

Nous exigeons que chacune de nos actions ait une répercussion positive dans la société, ce qui peut concerner le social, la santé, l’économie et aussi le monde culturel. Ce ne sont pas des concepts abstraits. Nous établissons des liens avec des entreprises qui partagent nos valeurs, et il y en a plus qu’on ne le pense. Il n’est pas anti-économique de penser comme ça, au contraire. Chacun, s’il s’y reconnaît, peut trouver sa place dans notre « famille », en Chine comme en Europe. Tout le monde dit qu’on ne peut pas travailler avec la Chine, qui a très mauvaise réputation. Mais il suffit d’y trouver des gens qui sont en phase avec le confucianisme, dont le berceau est la Chine, qui s’appuie sur les valeurs comme le respect de l’autre qui y est la base même des liens. Nous sommes en train d’en repérer et de construire un nouveau mode de partenariat. Nous allons nous rencontrer en tant que personnes défendant les mêmes valeurs, au lieu d’être « des Suisses » qui rencontrent « des Chinois ».

 

Les Chinois risquent de vous copier en montant des spectacles réunissant danse, chant lyrique et théâtre… Mais pourquoi pas ? Ce serait proche de leurs propres formes traditionnelles.

Tant mieux, si notre répertoire nous dépasse ! Nous sommes en train de transmettre notre pièce L’Oubli des Anges à notre compagnie partenaire à Busan en Corée du Sud. Par ailleurs, nous défendons la liberté d’accès aux œuvres. Mes compositions musicales sont libres de droits et disponibles sur internet, pour qu’elles puissent vivre et se diffuser librement. Les gens qui utilisent mes musiques me téléphonent et me disent que s’ils font des bénéfices, ils vont me verser des droits.

 

Si quelqu’un vous verse des droits d’auteur sans y être contraint, la raison est peut-être dans le fait que la notion même lui a été transmise par une régulation pré-existante…

Je suis un utopiste, je crois qu’au fond les gens sont bons. Quand on leur laisse la liberté de choisir, ils se trouvent face à eux-mêmes et font des choix justes et équilibrés. Ce n’est que quand on ne leur laisse pas le choix qu’ils se mettent à tricher.

 

Si des entreprises vous aident, que leur apportez-vous ?

Nous donnons des stages de clown en entreprise. Car trouver son propre clown, c’est se libérer de l’obligation de toujours jouer un rôle et faire semblant, c’est humaniser les relations au travail. Nous sommes aussi en train de démarrer un projet de réflexion sur l’art à l’hôpital. Mais il ne s’agit pas de guérir les patients. L’institution hôpital est malade de la course à la rentabilité et rend malade ses propres employés. Comment se fait-il qu’une action qui a tant de sens, à savoir guérir des gens, implique de plus en plus de personnes qui perdent le sens de leur travail ? Même si nous travaillons avant tout du côté de l’administration hospitalière, nos interventions sur des stages de clown nous ont également amené à lancer une réflexion sur l’organisation de l’institution hospitalière.

 

Vous apportez donc une aide relationnelle en échange d’aides financières ?

À Sion, notre théâtre fonctionne sur le même principe, mais en sens inverse. Mieux, nous pratiquons un échange totalement non monétaire. Si nous voulons coopérer avec une compagnie, nous mettons notre théâtre gratuitement à sa disposition. Nous vivons et mangeons ensemble et en échange ils donnent des master class à nos danseurs et comédiens. Si leur création marche, ils nous mentionnent comme coproducteurs. Si finalement il n’y a pas de résultat, nous en retenons le plaisir de la rencontre. Voilà une utopie concrète que nous faisons fonctionner depuis vingt-cinq ans, sans hiérarchie ni sens unique. Et nous sommes constamment à la recherche de gens qui fonctionnent dans cet esprit. Et il y en a, partout. Dernièrement, nous avons rencontré une clown anglaise, Lucy Hopkins, au festival d’Edimbourg. Elle a développé chez nous la version française qu’elle va jouer en Avignon cet été, et elle a donné deux stages de clown à notre équipe. Nous l’avons nourrie et elle nous a nourris. Nous nous intéressons à des gens qui viennent d’ailleurs et qui ont quelque chose à dire et à partager, artistiquement et humainement. Beaucoup d’artistes qui cherchent à sortir des sentiers battus œuvrent de façon quasiment invisible, mais ils ont la même passion, le même amour de l’autre.

L'Oubli des anges

©Maxime Lonfat

Vous jouez votre pièce L’Oubli des Anges en six langues, pour la mettre en dialogue des cultures très différentes, à savoir le chinois, l’arabe, l’hébreu, l’hindi et le wolof, sans oublier le français comme langue d’origine. Et vous présentez même une version polyglotte appelée «version française»…

Nous présentons L’Oubli des Anges en six langues, pour dire aux gens qu’on peut encore se rencontrer. Un Africain doit-il seulement voir derrière un Chinois la puissance qui exploite les matières premières du continent ? Notre idée est de tourner avec l’équipe complète, à savoir les six comédiennes, et de présenter, dans un pays donné, un soir la version dans la langue de pays, l’autre soir la version en six langues. Nous voulons donner à entendre la poésie de ces langues, pour sortir des images négatives de ceux qui les parlent et donner envie de les découvrir.

 

L’image de ces six comédiennes, chacune dans une tenue traditionnelle de sa culture d’origine, réunies dans le deuil est d’un universalisme qui résume notre condition partagée la plus élémentaire.

C’est un spectacle sur la mort, mais il dit l’importance de réussir sa vie pour pouvoir mourir en paix. C’est quand on vit mal qu’on ressent la mort comme une injustice. Si on vit bien, la mort peut être quelque chose de beau. Et elle sera vécue comme un moment d’humanité, que ce soit une Chinoise, une Arabe ou une Israélienne qui vient vers toi à cet instant. Pendant les répétitions dans notre théâtre à Sion, chacune a appris le même texte et l’a interprété de façon différente. Quand on a fait l’expérience d’une telle richesse, on ne peut plus revenir en arrière, on ne peut plus se passer de l’altérité. L’Oubli des Anges est un spectacle multiculturel et transdisciplinaire qui rencontre des spectateurs de toutes les cultures et de tous les niveaux sociaux. Tous les éléments du spectacle s’interpénètrent et se valorisent. La musique valorise la danse, laquelle valorise le texte, lequel valorise la musique.

 

Vous vous rencontrez à travers l’art, et c’est un bonheur. Mais au quotidien, le vivre-ensemble des communautés est une tâche nettement plus complexe.

Au XXIe siècle, nous n’avons plus le choix. Soit nous nous rencontrons tous, soit nous nous barricadons tous. Je suis toujours choqué, en sortant du train à Paris, de voir le nombre de militaires au mètre carré. Paris est devenu le symbole des risques encourus par l’incompréhension entre les cultures, alors qu’elle pourrait être le symbole du vivre ensemble dans un monde multiculturel. Car Paris a toujours été un symbole et un laboratoire, de la Commune à Mai 68…trianglesignature

 

Propos recueillis par Thomas Hahn

 

  • www.theatreinterface.ch
  • L’Oubli des Anges au Festival d’Avignon Off, au Théâtre du Balcon, du 4 au 26 juillet à 10h45 – www.theatredubalcon.org