L'Insatiable | La Réunion. Transmettre la voie du maloya
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SI PROCHE]

La Réunion.
Transmettre la voie du maloya

Entretien avec Zanmari Baré

 

Je suis allé chez Zanmari Baré, dans sa case qui surplombe Le Port, près de Saint-Paul. C’est un entretien à la réunionnaise, l’artiste de maloya me prépare un bon cari tout en répondant à mes questions. Il fallait cependant venir jusque-là, en petit bus, trouver le chemin, et surtout parler avec lui en « créole pays ». Ma traduction en français de métropole rend mal la grande vitalité du créole, et il m’a fallu revoir une seconde fois Zanmari pour préciser ensemble ce qui me semble encore aujourd’hui presque intraduisible…

 

Zanmari Baré : Ou koz kreol ? [Tu parles créole ?]

 

Je peux essayer, mais en quoi est-ce aussi important pour toi ?

Tu est venu pour apprendre, pour comprendre comment nous vivons ici. Si tu refuses la langue de l’autre, tu imposes une différence, un écart, et tu viens en conquérant. Il faudrait être dans l’égalité. Or, quelqu’un qui parle en créole se sent en infériorité : le Créole se tait face à l’autre. Je crois que parler la langue créole est une grande richesse. À partir du moment où on est clair avec cette richesse, on peut accéder à l’autre, on est prêt à l’offrir aux autres sans arrière-pensée. Parler sa propre langue, c’est faire un chemin vers soi pour pouvoir faire un chemin vers l’autre.

 

Comment définirais-tu la richesse de ta langue ?

Le créole fonctionne souvent par images. Par exemple, pour décrire la mer calme quand les vaguelettes deviennent presque imperceptibles, on dit : la mer dort. De même, quand une mouche vole, on dit que ses ailes dorment, tellement on ne voit pas les battements d’aile. Le créole, et sa continuelle réinvention par le kozinsoz – les devinettes et les jeux de mots – est toujours en rapport avec son environnement. Par exemple, je rencontre un vieil homme qui prend un sentier qui va dans le bois et il me dit en créole qu’il « part chercher sa bouteille de gaz », c’est-à-dire le bois pour se chauffer. On peut facilement passer à côté de quantité d’images qui s’inventent dans chaque conversation, il faut y être attentif.

 

Tu as écrit le morceau « Nout lang » par amour du créole réunionnais ?

Nout lang est un hommage aux militants qui ont défendu cette langue : c’est Danyel Waro qui la chante dans l’album Mayok Flèr. Je voyais toujours les mêmes militants dire que la langue créole était belle – c’est une chanson en hommage à leur combat. Parce que, sans eux, notre langue n’aurait pas cette force aujourd’hui. Remercier les Gauvin, Gavalia, Pugnat. Nous priver de notre langue, c’est nous enlever un bras, quelque chose d’essentiel. Ces gens se sont battu contre des institutions qui voulaient confiner notre langue dans la case. Alors que plus on laisse la place aux langues régionales, plus on enrichit la langue française. Accepter cette différence, c’est apprendre de l’autre.

 

Avant la production de ton dernier album, tu as travaillé comme éducateur ?

J’ai fait une formation à Saint-Benoît pour devenir éducateur spécialisé. J’essaie de faire passer aux enfants mon amour du maloya. La musique urbaine n’est pas une chose mauvaise car les jeunes y adhèrent. Pour jouer un instrument, ça demande beaucoup d’efforts. Mais le jeune écoute aussi le maloya, le séga – qui sont intemporels. Le diplôme d’éducateur en poche, j’ai eu mon premier enfant et, comme ma femme travaille, je me suis mis en congé parental. J’avais envie de ça, de m’occuper de mes enfants, d’un rapport « papa-zenfan ». J’ai écrit de nombreux morceaux pour eux. Saisir ainsi l’émotion qu’ils me donnent. Le texte de Marie Salangann est venu comme ça, c’est une façon de mettre en mots cette relation, cette découverte. Quand j’ai écrit ce morceau, c’était pendant la grossesse de ma femme, le soir venu, en passant ma main sur son ventre – le premier contact avec l’enfant à venir, qui réveille l’imagination… La source d’une joie qui permet la venue du chant.

 

C’est aussi une envie de transmettre ?

Mes derniers morceaux (dans Mayok Flèr) transpirent ce besoin de transmission. C’est le Papa qui cause avec son enfant dans les morceaux « Kosa in choz papa », « Lilèt zorangé », etc. Dans l’album, j’ai voulu dire des kosinsoz sans musique. Je voulais faire l’enregistrement avec ma fille Marie, mais elle ne pouvait pas avoir les intonations, les subtilités car elle était trop petite. Alors j’ai fait comme si je récitais à moi-même enfant. Toutes ces choses, le kosinsoz, le sirandann, sont une manière de voir les choses, un rapport à la nature – l’élaboration de la langue par des jeux d’images, de correspondances. Ce sont des choses que l’on m’a transmises enfant. La vie suivant son cours, je me suis rendu compte que ça nous échappait un peu, le kosinsoz ne se faisait plus dans les familles. Aujourd’hui, chacun a la télé, la radio, ce qui a un bon côté, mais aussi un mauvais côté : ça délaisse une manière de dire, de parler. J’avais envie de dire ça, de faire comprendre aux gens, par le maloya, un peu de la vie, sans perdre le kosinsoz, le kriké kraké 1, car pour moi tout ça fait partie de la même démarche. Quand tu vois un Danyel Waro, ou un Rwa Kaf, tu vois aussi qu’ils créent des contes – les gens ont ici tout ça en eux, cette richesse. Et qu’est-ce que je fais avec ça ? Tout est parti d’une envie première, pour moi, comme un besoin de créer un lien avec l’enfant que j’étais, comment j’apprends, comment je vis, toutes ces images dans la tête – et trente ou quarante ans plus tard, si je dois laisser quelque chose à mes enfants, qu’est-ce que je leur donne ? En dehors de ce que beaucoup d’autres peuvent donner, Danyel Waro, Daniel Honoré, etc., qu’est-ce que moi, papa, je peux donner aux enfants, sans parler des choses matérielles ? Comment j’y gagne à transmettre ? Et plein de choses se sont mises dans ma tête. Les enfants te laissent faire ce que tu veux, ils ne t’obligent pas à apprendre un kosinsoz, ou à être dans le jeu, non. Alors, je leur montre quelque chose de sincère, et ils en feront ce qu’ils veulent.

   [ + ]

1. L’art du conte créole.