L'Insatiable | La Réunion. Transmettre la voie du maloya
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[SI LOIN


SI PROCHE]

 

Le maloya, est-ce une école populaire de la vie ?

Oui, ça l’est dans mon expérience. Au début des années 80, j’habitais dans l’Est, mais j’allais à l’école Duparc. J’avais de nombreux amis à l’école. Un lundi, des enfants dans la cour chantent un morceau de Simon Lagarrigue, et moi, sans réfléchir, j’étais heureux, à mon tour, je me suis mis à jouer avec eux, je suis entré dans la ronde, parmi les autres, et voilà que commence la rythmique, avec ce qu’on trouvait, c’était un moment de joie, de chant partagé. Et tout est parti, selon l’envie, sans calcul. Le maloya pour moi a commencé comme ça : en écoutant la radio, j’ai reconnu les Simon Lagarrigue (Gramoun Dada) bien sûr, Firmin Viry, Jean-Claude Viadère et, vers 20 ans, Danyel Waro, avec sa première cassette, Gafourn, prêtée par un ami de mon frère. Cette cassette a fait écho à mon histoire, dans la façon de chanter, de dire les choses – une voix qui porte, la mélodie. Voilà ! j’ai reçu des claques, parce que ça m’a attrapé, ça a créé un lien encore plus fort avec ma famille, mon papa yab, ma mère créole… J’ai appris par cœur les textes de Danyel, il y parlait d’une réalité, d’un quotidien, des problèmes de racisme – je m’y suis retrouvé – Danyel est blanc alors que les chanteurs de maloya sont kaf 1 mais, quand on l’entend, c’est aussi son identité. Le maloya était un peu de « derrière la case », il a été mis en lumière par le parti communiste dans les années 70 et il a pris un rôle politique, parce qu’il y avait une misère au moment du développement de l’île et c’est une parole qui rassemble. Mon père aimait chanter de vieilles chansons de Yab, de vieilles chansons de marins. Quand le maloya est venu à moi, c’était comme s’il parlait de moi dans un langage qui me renvoie à une autre réalité, mais qui fait aussi partie de moi. C’est ça qui me donne l’envie de chanter, après l’envie d’écrire, et de lire de nombreux poètes de La Réunion. Patrice Treuthart, Carpanin Marimoutou, Boris Gamaleya, Anne Cheynet : j’apprends tout ça. J’avais envie de comprendre tous ces gens, ce qui fait La Réunion, leurs sentiments, leurs histoires. Car c’est un peu mon histoire à moi.

 

Les Réunionnais aiment la musique…

Peut-être que notre histoire est comme ça. Avant les histoires de télé, de radio, tout ça, il y avait des gens qui chantaient, untel de chez lui qui lance un coup de sifflet, il y avait le goût. On est une société de l’oralité qui est passée dans l’écrit. Depuis les années 70-80, on a retranscrit notre oralité, mais la télévision, la radio ont rendu caduque le patrimoine oral. Tout s’est produit dans une accélération qui a fait que la télé, la radio pensent pour nous. Il n’y avait plus besoin d’inventer, de raconter, de préserver la richesse orale.

 

C’est pourtant par la radio que tu dis avoir appris ?

De temps en temps, quand il y avait une petite radio, on mettait de la musique dehors. J’écoutais ça, j’avais un petit cahier de notes, et plein de morceaux entendus dedans. Il y a des gens, la musique est en eux. Ils sont fait pour ça. Pour moi, le plus difficile avec la télé, la radio d’aujourd’hui, c’est de prendre de la distance. C’est le plus gros travail. Il y aura toujours une télé, une radio, internet, il y aura toujours un réseau de communication. Mais quelle force peut-on avoir en soi, pour prendre de la distance, et écouter un peu l’autre radio, celle qui est dans le cœur. C’est à ça qu’il faut réfléchir, parce que nous sommes formatés : qu’on le veuille ou non, nous subissons la consommation. Il y a toujours des gens qui décident pour nous, mais il y a un espace, un endroit, « lendroi », comme dit Danyel Waro, où c’est à toi de décider de ta liberté. Bien sûr, il faut prendre en compte ce qui se passe autour de nous, notre réalité, sinon on est perdu, on a plus de base, plus d’enracinement, on est comme des canards, on nous gave, on nous gave… Mais qu’est-ce qui nous reste, après ? C’est une bataille de tous les jours, c’est une résistance. Mais il ne faut pas voir cette résistance comme une chose négative, quand les gens disent : « Ah, c’est un militant, un résistant, un potomitan ! », ils voient ça comme une démarche intéressée. Non, c’est quelqu’un qui regarde la société d’une autre façon, qui te donne une manière différente de voir la société qui nous est propre.

 

Et tu n’as pas peur de te faire prendre par le système en diffusant ton album ?

Je travaille en autoproduction pour ne rien devoir aux autres. Évitons l’assistanat, évitons de nous enfermer dans un système d’attente. J’ai pris le temps. J’avais un groupe qui s’appelait Lansiv, qui ne fonctionnait plus, ne trouvait plus d’entente. J’ai continué, mais seul, en descendant aux kabars2accompagné de musiciens que j’y rencontrais. Je ne voulais plus me disputer avec les musiciens, être dans un système dans lequel tu es finalement encore plus esclave. Si je deviens par ma musique un esclave, ce n’est pas la peine d’en faire. Puis on m’a dit : « Maintenant, on va faire l’album, parce qu’il y a des gens qui attendent cela pour organiser des kabars, à Bois Rouge, avec Danyel et d’autres, avec l’association Kaz-Kabar. » Et j’ai dit : « Bon, allons faire l’album avec deux, trois amis qui ont envie de faire le chemin avec moi sans entrer dans les démarches de subvention, etc. » Si j’ai fait un album, je ne veux pas « devoir » un interview, je ne veux rien « devoir » à quiconque : je fais les choses, et je veux que les gens acceptent ma manière de faire. Notre transpiration ne suffit-elle pas ? Allons transpirer un peu plus, même si c’est difficile pour moi. C’est comme ça que ça marche : faire attendre une récompense. Nous sommes habitués à attendre en vain. Attendre que le maire nous donne un travail à la mairie, espérer une petite subvention pour avancer un peu plus, espérer, espérer… Non ! Faire les choses par soi-même, mettre un peu d’argent de côté, essayer un petit enregistrement, et voir si ça vaut le coup d’aller plus loin… ça donne plus de liberté.

Graffiti dans les rues de Saint-Paul à La Réunion

Graffiti dans les rues de Saint-Paul à La Réunion // © Olivier Schneider

Comment travailles-tu en groupe ?

J’ai toujours fonctionné comme ça avec les musiciens qui sont avec moi [Zanmari énumère les noms de chaque musicien et l’histoire musicale particulière qu’il a vécue avec chacun] : j’amène une base, le texte avec une petite mélodie, sans tout maîtriser. Je crois que chacun connaît un chemin maloya, chacun propose, à partir de la base, de mettre une voix, un son, telle percussion, et nous essayons. Le contentement qu’on a ensemble est suffisant pour réaliser le morceau. Les voix arrivent ainsi, par l’émotion, parce que telle proposition nous plaît. Mais tout cela n’arrive jamais dans la maîtrise. Les musiciens servent le morceau, avec leur saveur, leur couleur, « leur fleur », leur lumière… Ils connaissent le maloya, on a tous le patrimoine maloya, on a vu et écouté enfant les grandes voix. On est chacun un bout de maloya. On essaie de donner aux gens le plaisir qu’on a trouvé. J’aime le séga aussi, j’en joue quelques morceaux aux kabars, mais ce qui me porte plus, c’est le maloya. J’y trouve davantage de plaisir, et je m’y retrouve plus : « y colle à moi » dans ma manière de dire les émotions, l’amour, la colère, de dire si je ne suis pas d’accord avec quelque chose. Le maloya donne de la place à ça. Il n’y a pas de forme maloya vraiment définie, même s’il y a un maloya traditionnel, avec la voix seulement, mais il y a toujours la liberté, et à chacun de choper cette liberté, les choses qui le touche. Tous ces mots, ces images font penser aux réalités, ça nous fait imaginer notre réalité.

 

Comment vois-tu les « services kabaré » ?

C’est un hommage au défunt, le but est de ne pas oublier l’ancêtre. Pour moi, les services kabaré, c’est « comment on accepte la mort » : on est avec le mort, mais dans la tranquillité. Un moment de joie, de contentement, de partage, on laisse la personne seule avec son défunt, c’est une espèce de communion, où on chante tout simplement – il n’y a pas de calcul – pour rendre hommage à l’ancêtre fêté. À la case de madame Baba, c’était riche, très riche, pour que les choses continuent après la mort, par la famille, et d’autres familles. J’y ai trouvé mon contentement, ma richesse. C’est une question de transmission, et qu’est-ce que je fais de ça ? Qu’est-ce que je fais avec le vieux défunt ? Si je l’oublie, si je l’évite, je ne vaux pas grand-chose.

 

Est-ce une recherche du fonnkèr? 3

Pour être à l’écoute du fond de soi-même, de son âme, aujourd’hui ça devient très difficile – j’essaie d’écouter au fond de moi ma petite voix – il faut se débarrasser des murs qu’on a mis autour, dépasser les carcans, la barrière qu’on y a mis en nous. On a trop de barreaux, trop de métallique pour écouter le fond de son cœur. Le chemin le plus facile, c’est de consommer, de se gaver. Chercher son petit plaisir immédiat, sans attendre. Le problème, c’est qu’on a du plaisir à chercher un plaisir encore plus grand. Mais pour ça, le chemin est plus long, et c’est pour cela qu’on parle du « chemin maloya ». Le chemin « galisé », comme le dit Danyel Waro. Et chacun fait son chemin, c’est un chemin avec soi-même. Ce chemin devient un véritable plaisir, il se construit avec les autres. Patrice Treuthart, Danyel Waro m’ont permis de faire mon chemin sur leurs textes, j’ai croisé sur mon chemin Anne Cheynet, et ça m’a créé un contentement. Plus on se cherche soi-même, plus on trouve l’autre. Les autres ne sont pas différents de nous, chacun à un cœur, un fonnkèr. Le physique, l’apparence changent, mais chacun a plein de sentiments comme nous, chacun cherche son chemin aussi, à sa manière.

   [ + ]

1. Réunionnais d’origine africaine
2. Lieux de concerts le plus souvent en extérieur
3. Le fond de l’âme, en créole.