L'Insatiable | Rien qu’une ondulation de plastique sur de l’eau morte
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[CHRONIQUES DU


THÉÂTRE


ORDINAIRE]

Rien qu’une ondulation de plastique sur de l’eau morte

Par Bruno Boussagol

Le raz d’os de l’âme est dur

Il peut arriver qu’un spectacle de rue bouleverse intellectuellement.
 Est bouleversant ce moment durant lequel tu pourrais mourir sans regret à moins de continuer à vivre mais bouleversé par le fait même de continuer à vivre en ayant vécu ce bouleversement. Quelquefois cette fulgurance traverse ta « vraie vie ». Tu es touché à l’amour, à l’enfance, à la peur par une souffrance intense plus forte que ce que tu te croyais capable de supporter. Tu deviens le héros de ta propre histoire parce qu’elle vient de t’échapper. Où cela va-t-il te mener ?

D’autres fois, c’est avec « ce qui rend la vie plus intéressante que l’art »* : devant un tableau, à la lecture d’un livre, durant la projection d’un film.

Bref.

J’ai eu cette chance il y a peu à Annemasse durant la 3e édition du festival Frictions(s).

Flash back.

J’ai la nostalgie des débuts du théâtre de rue. Ce temps foisonnant durant lequel quelques fous de théâtre franchirent la frontière sémantique du « quatrième mur » pour un voyage sans retour. Mur imaginaire plus dur qu’un blockhaus qu’on aurait peu à peu dressé devant l’étranger : le spectateur. Un mur de soi/soie devenu mur de béton armé. C’était en juillet 68 en Avignon. Les acteurs du Living Theatre sortaient de l’enceinte du théâtre des Carmes entraînant tels des joueurs de flûte de Hamelin le public dans une sarabande révolutionnaire. Transgression majeur de la doxa vilarienne.

Dès lors, rien ne sera jamais plus comme avant.

Carnavals païens contre messes prolétariennes : telles furent les coordonnées de la libération des masses par la culture.

Cinquante ans plus tard, l’ordre municipal et policier règne dans les festivals de rue et Avignon In est financé par Total, Suez, BMW et BNP-Paribas.

Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

(Heureusement) le rade d’eau de la mère ruse 

Nostalgie donc, et puis parfois : une rade, un havre, un suspens.

La troupe qui m’a bouleversé samedi dernier existe depuis trente ans environ. Elle ne transige jamais sur le contenu. La dramaturgie est toujours fouillée. Le niveau de jeu très élevé. La scénographie subtile. Presque à chaque création : une invention linguistique.

Là en plus, un univers musical et sonore jouissif (Laurent Bigot).

Travail de troupe, travail d’artistes.

Il y eut un grand tournant en 2003 avec Itinéraire sans fond(s). Un choc émotionnel.

L’art est politique comme on aime à l’écrire ici. On était voyeur d’un monde en perdition qui tentait de survivre. Survivre en racontant son histoire. Histoires vraies ? fausses ? Qu’importait. Et d’ailleurs quand on se raconte, qu’est-ce qu’on raconte ? L’important n’est-il pas de raconter ? Oui, mais comment ? C’est tout l’art du théâtre : comment raconter. Alors oui, ces misérables personnes venant de n’importe où nous touchaient parce que croyant s’être perdu, on se retrouvait dans un face à face sublime d’amour retenu, de désir de plaire, de retenir l’attention avec ces pauvres choses si précieuses. Effet miroir hors signifiants. On ne comprenait rien mot à mot, on comprenait tout cœur à cœur.