L'Insatiable | Rien qu’une ondulation de plastique sur de l’eau morte
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[CHRONIQUES DU


THÉÂTRE


ORDINAIRE]
Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

Le râle haut de la mer use

Naufrage, tel est le nom du nouveau spectacle de Kumulus.

Barthélémy Bompart, le metteur en scène, s’est inspiré du chef-d’œuvre de Théodore Géricault : Le Radeau de la Méduse, un tableau magistral de 5 mètres sur 7.

Une des pièces maîtresses du Louvre qui fut à l’époque un tableau d’actualité puisque le naufrage reconstitué et peint dès 1818 avait réellement eu lieu le 2 juillet 1816. Pour autant, il faudra attendre novembre 1817 pour qu’un récit des survivants devienne phénomène médiatique. Cette œuvre fut maintes fois commentée, copiée, pillée tant elle inspire horreur, angoisse, terreur, fascination. Rien de comparable jusqu’aux Dents de la mer de Steven Spielberg !

Et puis plus rien depuis quarante ans.

Il est désespérant de constater qu’aucune œuvre majeure ne s’est référée aux centaines de milliers de boat people vietnamiens jusqu’aux multiples naufrages actuels. Consommation désacralisée d’images virtualisées par milliards. Disparition, effacement, engloutissement, naufrage, dévoration. Exception faite, toutefois, du Dernier Caravansérail d’Ariane Mnouchkine avec le Théâtre du Soleil…

Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

Naufrage, un spectacle de Barthélémy Bompard, compagnie Kumulus, création 2015.

L’or à dos de l’Ahmed… l’épuise

Le Naufrage de la compagnie Kumulus est particulièrement cruel car il est nôtre.

Je ne dévoilerai rien, autant que possible. Juste donner l’étendue des dégâts.

Nous sommes dans un univers beckettien dont les héros seraient au hasard : Michèle Alliot-Marie, Carla Bruni, Anne Lauvergeon, François Pinault, Bernard Arnault, Bernard Tapie et dans le rôle du serviteur, Claude Guéant. Il ne se passe rien… mais à très grande vitesse ! Transactions, échanges, copulations, rires, invitations, voyages, exposition d’art contemporain, délation, surveillance, adoration, séduction…

Une première demi-heure jubilatoire durant laquelle les corps des spectateurs sont pris de vibrations nerveuses. Nous sommes séquestrés autour d’une plateforme tropézienne, spectateurs à la fois désirants, offusqués, érotisés, frustrés, hilarisés, désespérés.

Et puis arrive le naufrage de ce monde dans lequel nous sommes embarqués à notre corps défendant. De l’encombrement de Saint-Tropez, nous voguons vers l’immensité et la désolation de ce sixième continent d’où personne ne viendra nous sauver.

Génie de cette troupe qui, avec quelques accessoires, des costumes magnifiques d’ironie, et de justesse sémiologique (Marie-Cécile Winling), un dispositif scénique puissant, ingénieux et économe (Dominique Moysan) nous transporte littéralement.

Naufrage de l’être et du paraître montré, joué, décomposé par sept comédiennes (Thérèse Bosc, Cécile Damiron, Armelle Bérengier) et comédiens (Dominique Bettenfeld, Éric Blouet, Jean-Pierre Charron et Nicolas Quilliard) au sommet de leur art.

À la fin, nous avons rejoint l’ondulation du plastique sur de l’eau morte.

Si la catégorie « chef d’œuvre » existait dans le théâtre de rue, c’est ainsi que je qualifierais Naufrage.trianglesignature

 

* « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Robert Filliou.