L'Insatiable | Le mime Duval, un saltimbanque dans le siècle
115
page-template-default,page,page-id-115,paged-2,page-paged-2,ajax_leftright,page_not_loaded,,select-theme-ver-3.1,wpb-js-composer js-comp-ver-4.4.4,vc_responsive
 


[LIBRES


ÉCHANGES]

S__E641

©DR

 

 

Ta pratique artistique à toi, c’était le mime ? Ça venait d’une formation, dans la lignée de Decroux ?

Non, pas du tout. J’ai commencé ma carrière comme automate de vitrine en 1970. Je faisais du mime et je jouais avec les gens, toujours avec des images, tir à la corde, etc., je faisais la manif, le métro… J’ai fait les boutiques à Saint-Germain, je demandais au patron si je pouvais m’installer dans sa vitrine, je mettais une boîte devant – « Si vous aimez ce que je fais, mettez votre pièce ici » – et les badauds devant la vitrine me récompensaient. Comme j’étais assez doué dans cette pratique, j’étais aussi amené à travailler dans le domaine commercial, des ouvertures des supermarchés, dans les foires-expos… À cette époque là, je n’étais pas du tout politisé, j’étais même assez con ! [rires] À 20 ans, j’étais raciste comme un couillon. Je venais de ma province… Je fréquentais des gens, un milieu… En revanche, j’ai eu ma première alerte d’injustice, et l’injustice amène peut-être à une conscience. J’ai préparé un sketch que j’ai présenté au Musée des arts plastiques dans le 15e arrondissement de Paris. Des étudiants avaient envisagé de faire un carnaval avec des enfants rue du Commerce et ça avait été interdit par la Préfecture. J’ai trouvé ça injuste qu’on interdise une journée de carnaval à des enfants. Là, j’ai connu des gens qui m’ont ouvert l’esprit, et parallèlement, sur un marché, j’ai rencontré Anne Quesemand et Laurent Berman qui faisaient partie de la fanfare de La Fille sans cœur, on a pris contact.

 

Finalement, toutes ces pratiques de « saltimbanquerie » n’avaient pas tellement changé depuis le Moyen-Âge, ou dans ce qu’on a pu voir dans Les Enfants du paradis, ça se passait autour des marchés, c’était lié au commerce…

Adolescent, j’ai vu à Paris les vrais nomades, les vrais voyageurs qui vivaient dans des roulottes, il y avait des cracheurs de feu, des briseurs de chaînes, des saltimbanques, des gens qui choisissent une place avec un banc public et devant leur public, ils sautaient sur le tapis qui sert à délimiter l’aire de jeu et à prendre les pièces que les gens leur jetaient. J’ai vu ça et j’ai toujours eu envie de faire quelque chose dans la rue.

 

Duval et Machon

©DR

 

Et avant, qu’est-ce qui t’a amené à ça ?

Quand j’étais au service militaire, il y a eu un Noël en Algérie où l’État major avait demandé à des soldats s’ils voulaient participer à des sketches à l’occasion de la fête de Noël et je me suis proposé pour faire l’automate. Ça s’est bien passé et ça m’a donné envie de continuer… Ensuite, j’ai fait l’automate en vitrine, et ça m’a donné l’idée d’ajouter une petite musique et là je suis allé voir Alain Vian, le frère de Boris, qui tenait une boutique rue Grégoire-de-Tours et je lui ai dit : « Je voudrais acheter un orgue parce que j’aimerais bien tourner la manivelle. » Et il m’a dit : « Celui-là, un 35 Limonaire de manège. » Moi, je n’avais que le dixième de la somme à lui donner et il m’a fait confiance : « Vous le paierez quand vous pourrez. » Donc j’ai pris mon grand sac et j’ai commencé dans la rue. C’était un instrument imposant, il me fallait une petite camionnette pour le transporter. Puis j’ai commencé à faire mes petits numéros de mime à Saint-Germain, avec un petit costume, une mallette, et j’attirais le regard pour que les gens s’intéressent à ce personnage. Ensuite, j’ai rencontré ma compagne de l’époque qui m’a longtemps accompagné et on a eu pas mal de boulot. On faisait des sketches assez revendicatifs et c’est comme ça que nous sommes entrés dans le circuit des MJC.

Je n’ai jamais fait d’école et, dans la pantomime, je ne suis jamais aventuré à faire des choses que je ne savais pas faire, j’ai toujours essayé de mettre de la force, de la conviction dans ce que je montrais. Je suis parti du principe que la finalité du geste est une chose mais que ce qui est important, c’est la source. Donc j’arrivais toujours à me faire comprendre et c’était ça qui était important. Je montrais par exemple des personnages rencontrés dans une manif… Nous avons eu l’occasion de jouer pour le 20e anniversaire d’Amnesty international au Zénith. C’était un événement très politique et, en plus, c’était le moment de la « Bande à Baader ». Notre sketch raconte les mésaventures d’un pauvre type qui se retrouve dans une manif et qui se fait jeter en prison. Le gardien entre dans sa cellule et « suicide » le gars. Ça se termine avec un communiqué officiel du ministère de l’Intérieur : « C’est le 35e suicide à la prison de Fleury-Mérogis ! » À cette époque, dans les années 1970, nous étions conscients que beaucoup de ces suicides n’en étaient pas.

 

 

Et puis, il y eu cet incroyable rassemblement du Diable à Padirac… Tu sentais qu’il fallait réunir les gens ?

J’avais surtout envie de fêter mes 40 berges en 1977 ! [rires] Beaucoup de gens sont venus à cette fête, la première fête autogérée. J’avais une compagnie qui existait depuis deux ou trois ans et je voulais faire ça chaque année pour créer un catalogue vivant à destination des programmateurs. Et trois ans plus tard, Michel Crespin a fondé le festival Aurillac. Ça m’a toujours chiffonné cette histoire des arts de la rue. Michel, par sa démarche, a institutionnalisé tout ça : c’est un oxymore un festival de saltimbanques… Mais bon, je suis devenu très pote avec Michel… Et puis, c’est bien que ça existe. Ce n’était pas vraiment un saltimbanque, il faisait juste un numéro : « Monsieur Roger, l’homme qui ne craint pas la douleur et Madame Lucie, la seule femme qui n’a pas peur de Monsieur Roger ». En fait, je l’ai croisé lorsque je jouais sur la place d’Avignon, j’avais ramené une dizaine de personnes que je tirais avec une corde imaginaire vers le palais des Papes et Michel a vu ça et il a beaucoup aimé ce que je faisais : « Vous essayez de faire participer les gens, ça donne envie. » On peut dire sans prétention que c’est grâce à notre rencontre qu’il a vraiment eu envie de s’intéresser à la rue. Il était comédien à la compagnie Théâtr’Acide avec  notamment Jean-Marie Binoche1 et Bernard Maître. Puis, Théâtr’Acide a continué et nous avons travaillé ensemble, il a monté des spectacles étonnants, par exemple à Bordeaux avec La Roche. Tout ça a permis de faire venir des gens, nous prônions une certaine qualité d’interventions. Quand un programmateur nous demandait de venir, on allait étudier l’historique de la ville, les gens qui y habitent, on essayait d’impliquer les gens du coin. Lorsque Mitterrand et Lang sont arrivés au pouvoir, nous faisions déjà tout un travail dans les banlieues. On était très demandés dans des fêtes, on aimait se retrouver les uns les autres. Il y avait la fête officielle mais, après la fête, c’était encore mieux ! Ça m’a permis de connaître Jean-Marie Koltès, le frère de Bernard-Marie, qui chantait à cette époque avec Nicole Mouton, des gens dans la Drôme, les copains de Délices Dada, Transe Express, Gilles Rhode et Brigitte Burdin…

 

 

Comment vis-tu cette évolution un peu triste d’une pratique qui était quand même réactivée par les espoirs et les fenêtres ouvertes par les années 1970 ? Le couvercle s’est assez brutalement refermé !

Il s’est refermé, mais surtout pour nos interventions individuelles, les duos ou lorsqu’on est en compagnie, dans la rue. C’est comme pour la Fête de la musique : pourquoi la Fête de la musique dans la rue alors que les autres jours de l’année on n’y a pas le droit ? Il y a  une contradiction, et maintenant cette Fête ne veut plus rien dire du tout : c’est complètement officialisé et bientôt on va la faire payer, ça sert à faire vendre des CDs, etc. Alors que la première année, c’était une réussite, les habitants descendaient pour jouer ce qu’ils voulaient. C’est à l’image de ce qui se passe dans les festivals de rue –  je n’aime pas ça et pourtant j’y ai participé –, c’est devenu : « Vous serez à telle heure, à tel endroit »… Les gens viennent consommer le travail qu’on fait dans la rue, alors que ce qui est beau, c’est d’être surpris par quelque chose d’insolite qu’on ne s’attendait pas à trouver là : un chanteur, un musicien, un mime, au cœur de son quotidien. C’est ça, la poésie de la rue, les bruits de la rue. Dans le temps, c’était le laitier qui faisait du bruit en déposant ses bidons de lait…

   [ + ]

1. Père de Juliette (entre autres).