L'Insatiable | Le mime Duval, un saltimbanque dans le siècle
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ÉCHANGES]

©DR

 

Qu’est-ce que tu imagines que les artistes peuvent faire aujourd’hui ?

Continuer à revendiquer, à dénoncer. C’est irrémédiable, on va entrer dans l’histoire terrible de la mondialisation, avec tous ses mauvais aspects, mais au moins les interventions des compagnies de théâtre peuvent ralentir, freiner le processus, il faut continuer, c’est une forme de lutte. Moi, je pensais déjà ça il y a trente ans, c’est irrémédiable, mais au moins… Ce qui se passe en Espagne, c’est bien, c’est un mouvement dans les brèches, il faudrait peu de choses mais ce dont je peux avoir peur c’est le chaos. Qu’est-ce qu’il pourrait en sortir, le FN et tout ça… Et partout en Europe c’est la même chose. Où est-ce qu’on va ? Ce n’est pas une analyse intellectuelle, je n’ai que mon certificat d’étude mais c’est grâce à des gens comme Laurent Berman et Anne Quesemand1 que je me suis enrichi la tête et je me sens bien.

 

Donc, tu es une preuve vivante que l’art sert vraiment à apprendre.

le souillard (72)

© DR

Absolument, et c’est peut-être le résultat, entre autres, du fait que je suis toujours curieux et comme le dit un ami : « On vieillit mais il ne faut pas devenir vieux. » Moi, je continue, je m’investis dans les associations. J’ai monté la Fête de la paresse dans mon petit village, ce n’est pas la fête du travail, c’est la fête du travailleur ! Ce jour-là, il faut que les gens prennent conscience qu’il n’y a pas que le boulot mais aussi ce qu’on respire, ce qu’on voit, ce qu’on mange, il faut prendre conscience de ça. Prenons le temps de vivre pour ça. Ça fait cinq ans que j’ai monté ce truc et il y a de plus en plus de monde… On invite à farnienter : pique-nique, sieste obligatoire, trois siestes au choix, littéraire, dodo ou coquine… Et ensuite, il y a des conteurs, des conteuses, c’est gratuit. Cette année, Yannick Jaulin m’a fait l’amitié de venir. J’ai croisé des artistes et, quand on se voit, alors que ça fait peut-être dix ans qu’on s’est pas vu, on est content comme si on avait vécu un instant ensemble la veille. Ce sont les émotions qui font qu’on se souvient des personnes, on se construit de tout ça, de ces actes. À l’occasion des trois jours de soutien à la Vieille Grille2, il y avait une pianiste classique qui chantait en yiddish sur le trottoir, magnifique, accompagnée par la fanfare familiale, c’était beau. C’est ça, la vie : sublimer un instant. Comme quand je bois un bon vin, je pense au viticulteur dans sa vigne, le gars amoureux du travail bien fait, c’est des artistes, un menuisier qui fait un beau meuble ou un vigneron qui produit un bon vin, ce sont des artistes, il n’y a pas de barrières.

 

Mais on prive aujourd’hui les travailleurs de leur créativité. Il se trouve que Jack Ralite était là pour la fête de nos 20 ans à la Maison de l’Arbre3 et qu’il a beaucoup parlé de la question du travail. C’est une question qui nous concerne profondément. Un sociologue, Yves Clot parle de l’imaginaire, de la petite différence qui fait qu’une personne sur un travail donné produira quelque chose de particulier si elle a la liberté de dérouler son imaginaire personnel dans ce qu’elle fait…

Et ça débouche sur la créativité ! Donner la possibilité de créer à tous les individus et aller plus loin ensuite.

Donc, l’artiste est un paradigme, la référence centrale de ce que le travail devrait être. C’est une conception de l’être humain qui laisse place à l’imaginaire, ce n’est pas celle des néolibéraux ! Ça devient vraiment de la résistance : s’ils rendent les gens tristes, ils auront réussi leur coup.

Oui, mais les gens peuvent en avoir marre d’être tristes ! Ce qui se passe en Espagne, c’est intéressant, et ça prend forme aussi dans d’autres pays occidentaux.

 

Propos recueillis par Nicolas Roméas

 

 

   [ + ]

1. Laurent Berman et Anne Quesemand du Théâtre à Bretelle sont les animateurs de la Vieille Grille, 1, rue du Puits-de-l’Ermite à Paris.
2. Les 22, 23 et 24 mai derniers.
3. Chez le poète Armand Gatti à Montreuil.