L'Insatiable | La Fura dels Baus. Smartphone attaque !
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[PARTI


PRIS]

La Fura dels Baus.
Smartphone attaque !

Entretien avec Jürgen Müller

La légendaire compagnie de Barcelone créée en 1979 revisite son « Fura language » en transposant à l’ère du numérique les éléments qui ont agité le paysage théâtral : l’espace partagé entre comédiens et public, la mobilité et l’intranquillité, le contact physique, une dose de terreur et de violence. Dans M.U.R.S., la dernière création de La Fura dels Baus, chaque spectateur charge une application sur son smartphone et suit les indications transmises : le spectacle en dit long sur notre inquiétant rapport aux écrans de poche… Analyse avec Jürgen Müller, l’un des directeurs artistiques de La Fura.

La Fura dels Baus s’est mise à orchestrer des événements spectaculaires et crée aussi pour la salle, notamment en mettant en scène des opéras. Mais M.U.R.S. renoue avec certains éléments du « Fura language » des années 1980…

Jürgen Müller : Dans le « Fura language » originel, l’espace est partagé entre les acteurs et le public : un grand espace unique dans lequel nous introduisons des éléments scéniques mobiles avec lesquels nous allons au-devant des spectateurs. Pour M.U.R.S., nous étions d’accord sur la nécessité de diviser l’espace. Quand nous nous sommes réunis pour discuter du projet, nous avons beaucoup parlé de murs – murs physiques, mais aussi murs invisibles, et dans les têtes. Par ailleurs, le titre n’est pas une évocation du terme français, nous le prononçons mourss et il n’a pas de signification fixe.

 

M.U.R.S. ne parle pas des années 1980, mais du monde actuel.

Nous voulons montrer au public un monde apparemment idéal, celui des smart cities dans lesquelles nous vivrons et dans lesquelles nous vivons déjà en partie. Il ne s’agit pas de dire : « Attention à ce qui vous attend en 2023 ou en 2038 ! L’humain n’existera plus ! » Nous voulons faire comprendre que nous vivons déjà dans ce monde. Notre point de départ, ce sont les prétendus avantages des smart cities.

 

Comment le spectacle est-il construit ?

Nous avons identifié quatre prémisses autour desquelles nous avons créé quatre espaces séparés pour offrir ces expériences aux spectateurs. On entre d’abord par l’espace de la connectivité où tout est hyper-sécurisé. Quand tout le monde a chargé l’application sur son smartphone, on passe à l’espace suivant, celui du culte du corps, où le public est incité à participer aux activités physiques, très contrôlées par des horloges et autres instruments de mesure.

Le troisième espace est consacré au phénomène des « lundis noirs », à la Bourse. C’est la salle des jeux où tout le monde voudrait devenir millionnaire… Ici, on peut participer à la grande course à l’argent. Pour ce jeu, nous utilisons un logiciel développé sur mesure par l’Université technique de Barcelone.

M.U.R.S., performance déambulatoire et interactive de La Fura dels Baus, 2015. © Thomas Hahn

M.U.R.S., performance déambulatoire et interactive de La Fura dels Baus, 2015. © Josep Aznar

L’espace suivant propose un autre univers très « tendance », où tout est écologique, biologique et où tout est en même temps virtuel. La nature, avec ses plantes et ses animaux, est virtuelle. Certes, la réalité de l’évolution technologique dépasse de loin ce que nous présentons, mais La Fura des Baus n’a pas l’intention de présenter la pointe de la technologie. Nous avons toujours cultivé un côté archaïque, et nous continuons à le faire.

 

Le vrai sujet de M.U.R.S. n’est-il pas notre addiction au smartphone ?

En effet, après avoir visité les quatre espaces, le public est confronté à un scénario d’accident. Et il apprend à quel point son smartphone est un appareil autonome qui nous parle et nous guide : tout le monde suit. La plupart des gens habitués à être connectés prennent un vrai plaisir à participer. C’est vraiment fou ! Je pensais qu’en Espagne, par exemple, les gens n’étaient pas encore aussi dépendants du smartphone qu’aux États-Unis. Mais le fait d’être connecté à son appareil vingt-quatre heures sur vingt-quatre est un phénomène mondial. Nous voulons parler de ça, et c’est pourquoi nous mettons la smart city en crise par le biais d’un accident, en créant une situation de chaos. Les spectateurs doivent alors prendre des décisions : comment faire face à la situation ? Comment réagir ? Voilà qui a beaucoup à voir avec les premières pièces de La Fura des Baus.

 

La dépendance collective au smartphone est d’autant plus étonnante que le premier i-phone a été dévoilé il y a tout juste dix ans. Et pourtant, l’humain n’a jamais été aussi organiquement lié à un élément extérieur à son corps. C’est la première fois depuis l’invention des vêtements !

En effet, c’est pratiquement l’humain qui est devenu le prolongement de son smartphone ! Quelles en seront les conséquences ? Où sont les limites de la connectivité permanente ? La smart city arrive un peu partout dans les pays à forte implémentation de l’évolution numérique. Au Danemark, on expérimente la suppression pure et simple du paiement en espèces. Tout se paiera par smartphone ! Quand j’appelle mon opérateur de télécommunication, tout est automatisé au point que je ne peux plus parler avec une personne vivante, c’est aussi un aspect de la smart city. Les frontières entre l’aspect ludique, l’élargissement de nos horizons et le contrôle total sont perméables. Cela crée une nouvelle fracture entre les continents, malgré la mondialisation qui est en cours depuis longtemps.

 

Le smartphone n’est-il pas une première étape dans l’hybridation homme-machine ?

Il y a un débat autour de l’implantation d’un micro-chip sous la peau, ce qui suscite des interrogations éthiques. Mais le smartphone est un micro-chip choisi et financé par nous-mêmes. Et les gens en achètent un nouveau tous les deux ans ! Nous sommes contrôlés par ce pouvoir économique qui réussit à faire adopter les lois nécessaires à son fonctionnement, par exemple en supprimant les employés pour les remplacer par des applications qui ne fonctionnent qu’avec un smartphone.

 

Le spectateur vient encore à vos spectacles physiquement, au lieu de suivre le spectacle de chez lui, derrière son écran. Mais vous l’obligez à tenir le smartphone en main. Pour mieux le manipuler !

Dans les premiers spectacles de La Fura dels Baus, dans un espace unique, nous avons créé des alternances entre compression et éclatement du public, c’était une respiration. Dans M.U.R.S., nous créons le même effet en envoyant un grand nombre de personnes dans un même espace à travers les informations diffusées par smartphone. Dans les années 1980 et 1990, beaucoup de spectateurs disaient que la proximité physique de tant de personnes leur était désagréable. Et aujourd’hui, cela reste vrai. Mais auparavant, nous utilisions de véritables chorégraphies pour diriger la foule. L’application réussit mieux, et c’est moins de travail ! Les spectateurs n’ont qu’à regarder ce petit écran. C’est complètement stupide ! Mais ce n’est possible que parce que la société est arrivée à ce point, à travers une longue évolution. Les gens aiment tellement cette façon de jouer qu’ils suivent les instructions. Ils s’assoient par terre, ils crient… sur instruction reçue à l’écran. Je trouve très intéressant d’observer la réaction des spectateurs.