L'Insatiable | Petites théories jetables (ou je ne suis pas toujours de mon avis)
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[PETITES


THÉORIES


JETABLES]

Petites théories jetables

            (ou Je ne suis pas toujours de mon avis)

 

Par Jacques Livchine

 

 

Dans une queue chez le boucher

Un journaliste me demande quel a été le moment exact où j’ai compris que le théâtre devait descendre dans la rue. Je m’en souviens très bien, j’étais dans une queue chez le boucher à Issy-les-Moulineaux en 1972, le théâtre de l’Unité avait quatre ans d’âge, l’adolescence pour une compagnie de théâtre. C’était l’époque où l’on se parlait encore dans les queues, et il était évident que pas une de ces personnes ne passerait jamais la porte d’un théâtre. Et immédiatement j’ai eu l’intuition que le théâtre ne pouvait pas exister uniquement pour les privilégiés, les « sachants », les CSP, et qu’il fallait faire des propositions nouvelles, et nous avons alors décidé d’une stratégie de rue pour attirer ces personnes au théâtre. Cela n’a évidemment pas marché, et finalement nous nous sommes mis à jouer dans la rue sans essayer de les entraîner vers l’autre théâtre soi-disant plus sérieux. 1500 compagnies officient maintenant dans la rue.

 

 

J’ai écrit une lettre de 100 pages à Charlotte

Charlotte est une jeune fille, elle a décidé de faire du théâtre, j’essaye de lui faire comprendre qu’il faut faire du théâtre pour de bonnes raisons. Il faut qu’elle ait quelque chose à dire, je lui décris les milieux du théâtre, les obstacles, etc. Charlotte a lu la lettre, elle m’a remercié, m’a même dit que je répondais à toutes ses interrogations. Maintenant je veux publier cette lettre, pour que d’autres Charlotte en profitent. Ce n’est pas évident de déclencher l’intérêt d’un éditeur. Comme s’ils n’avaient qu’un lectorat ne correspondant pas au « type Charlotte ».

 

 

Fête au quartier des Champs montants à Audincourt

Les 90 nationalités du quartier se mélangent. Les mères de famille toutes voilées ont préparé à manger pour 600 personnes. Les jeunes à casquette éprouvent leur force sur un jeu de foire, ils tapent des heures entières comme des malades pour atteindre le score le plus élevé. Pendant ce temps notre Brigade d’intervention poétique susurre du Rimbaud, du Baudelaire, de l’Apollinaire à toutes ces personnes. Émotion inouïe, larmes. La poésie ainsi distillée est un joyau. Soif de beauté. Comme dit Béto, notre  comédien nigérien, « la disette de la tête est aussi grave que celle du ventre ».

 

 

Pour jouer quelque part

Maintenant, c’est un nouveau sport. Le gymkhana des compagnies. D’abord un dossier A4 pas trop long, c’est vite lu et en diagonale : laisser apparaître le nombre de comédiens et le nombre de chambres souhaitées. Présenter un budget clair, et estimer le coût de la fiche technique, et la jauge. Surtout ne faites pas trop compliqué. Ensuite envoyer un mail classique pour demander un rendez-vous. Bien sûr vous n’aurez aucune réponse, alors allez-y par texto, débrouillez-vous pour avoir le numéro de portable du directeur en question. Ensuite si vous passez tous ces obstacles, vous aurez droit aux réponses classiques : ma saison 16/17 est close, celle de 17/18 est quasiment pleine, et en 18/19 je ne suis pas sûr d’être encore là. Sois honnête Jacques et dis qu’Olivier Py est le seul à avoir répondu, négativement certes, mais poliment. Didier Fusillier de la Villette, c’est comme si je devais prendre rendez-vous avec Obama, et Gonçalves du CentQuatre, j’attends patiemment.