L'Insatiable | Castellucci remonte au front
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[PARTI


PRIS]

Castellucci remonte au front

 Par Thomas Hahn

 

Avec l’opéra de Schönberg, Moses und Aron, et le spectacle choc, Le Metope del Partenone, Romeo Castellucci fait résonner l’actualité dans ce qu’elle a de plus dramatique : crise migratoire, montée de l’extrême droite, attentats du 13 novembre…

 

Il ne l’avait pas prévu, pas à ce point. Car Romeo Castellucci interroge notre rapport à l’éternité davantage que notre actualité. Il aime à convoquer énigmes et miracles pour évoquer le tragique et la condition humaine. Et pourtant, des quatre spectacles proposés à Paris à l’automne dernier par le metteur en scène, plasticien et scénographe italien, deux résonnent avec les drames du moment. C’est cruellement vrai pour Le Metope del Partenone avec ses victimes d’accidents qui trépassent dans leur propre sang, montré à la Grande Halle de La Villette en novembre 2015, juste après les attentats. Les ambulanciers arrivent, luttent et perdent. Personne ne pouvait prévoir que les flaques de sang et le sextuple échec des massages cardiaques allaient se jouer dans un Paris secoué par les drames du 13 novembre. Cependant, si Le Metope part de scènes réalistes, la rencontre avec la mort n’y est pas un but en soi. Les accidentés meurent pour que nous autres spectateurs (et voyeurs) puissions, par la métaphore de leur sacrifice, nous interroger sur la vie comme phénomène énigmatique. La science peut expliquer la vie comme phénomène biologique, mais Castellucci l’interroge dans sa dimension philosophique, à l’endroit même où elle gardera toujours une part de mystère.

Opéra National de Paris 2015/16 MOSES UND ARON Direction musicale: Philippe Jordan Mise en scène/Décors/Costumes/Lumières: Romeo Castellucci Chorégraphie: Cindy van Acker Collaboration artistique: Silvia Costa Photo shows: J.S. Bou, Sir W.White, B.Hannigan, T.Lehitpuu, R.Shaham, A.Wolf, J.L. Ballestra, J.Mathevet, R.T.Guerrero

Répétition générale de Moses und Aron à l’Opéra national de Paris © Bernd Uhlig

Psychologie des foules

Dans Moses und Aron de Schönberg, mis en scène par Castellucci à l’Opéra Bastille, le lien avec l’actualité semble plus prémédité. Et ce lien est double, à commencer par le fait que Schönberg a écrit son opéra en pleine montée du nazisme, pendant que les élections et les manœuvres politiques permettaient à Hitler d’accéder au pouvoir dans les règles du jeu démocratique et de l’art politicien. À ce titre, le programme édité par l’Opéra inclut judicieusement des extraits de Psychologie des foules de l’anthropologue et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931). Paru en 1895, cet essai pourrait a posteriori passer pour une analyse prophétique de l’impact d’Hitler sur les foules et leur comportement déchaîné.

La constitution d’une foule déresponsabilise l’individu. Entre vénération et haine, pas de place pour les nuances. Les émotions des foules « vont tout de suite aux extrêmes. […] Un début d’antipathie ou de désapprobation qui, chez l’individu isolé, ne s’accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l’individu en foule. » On ose, on pille, on tue. En 1895, il n’y avait ni télévision ni médias sociaux avec le caractère viral de ces derniers. Aujourd’hui, une foule, au sens anthropologique, peut se constituer de façon virtuelle. Plus besoin de se rassembler physiquement pour que l’individu se laisse emporter par « la conscience du pouvoir que lui donne le nombre », ce qui explique bien le phénomène d’ascension du Front National en France et du populisme en politique, un peu partout. « Les idées n’étant accessibles aux foules qu’après avoir revêtu une forme très simple, elles doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. » C’est vrai aussi pour qu’elles se prêtent au tweet et au retweet.

 

Aron démagogue

Chez Schönberg, Moses est celui qui a des visions et formule des idées, mais est incapable de les transmettre au peuple. C’est Aron qui possède le don de faire des miracles et de parler aux masses. « Moses est ensorcelé, flatté par le flot de mots que son frère déverse avec tant de désinvolture », écrit Castellucci. Le peuple traverse le désert. Et le désert n’offre aucune consolation, aucune perspective. C’est pourquoi la foule est en quête d’images, selon Castellucci : « On ressent le besoin d’un autre buisson ardent, d’un autre veau d’or qui donne l’impulsion de prendre un nouveau chemin. Le désert naturel devient alors le symbole de ce qui emprisonne : le langage. »

Le lien avec la situation actuelle des sociétés occidentales est évident. Le peuple demande un nouveau prophète, et fait chuter de leur piédestal les acronymes auquel il resta longtemps attaché. Comme l’écrivait Le Bon : « Le prestige du meneur disparaît toujours avec l’insuccès. Le héros que la foule acclamait la veille est conspué le lendemain si le sort l’a frappé. La réaction sera même d’autant plus grande que le prestige aura été plus grand. La multitude considère alors le héros comme un égal, et se venge de s’être inclinée devant une supériorité qu’elle ne reconnaît plus. » Le vide qui s’ensuit demande à être comblé par un nouveau leader.