L'Insatiable | Castellucci remonte au front
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[PARTI


PRIS]

Le verbe et l’image

Pourtant, Moses et Aron échouent à convaincre le peuple d’Israël. Le livret du troisième acte, jamais mis en musique – Schönberg en avait abandonné l’idée –, voit un règlement de comptes entre les deux frères. Dans la dispute avec Aron, Moses recouvre son élocution : « Tu sais que le rocher est une image, tout comme le désert et le Buisson […] Le rocher lui aussi, comme toutes les images, obéit au verbe par lequel il était devenu manifeste. Ainsi, tu conquiers le peuple non pour l’Éternel, mais pour toi… » Et Aron meurt, sans doute par volonté divine. Avec Moses, la sagesse l’emporte contre celui qui incarne la capacité des démagogues à manipuler le peuple.

Il y a une seconde résonance avec les soubresauts de l’actualité. Le Peuple d’Israël de Moses und Aron est un peuple de réfugiés qui fuit les violences subies sous le règne de Pharaon et tente d’échapper à l’esclavage. Quarante jours d’attente face au mont de la Révélation, le Sinaï, en attendant que Moses redescende avec le sésame que sont les tablettes : « Quarante jours que nous attendons Moses, et nul encore connaît le droit ni la loi ! […] Pire qu’en Égypte, […] La violence règne ! […] Le peuple est désespéré ! »

 

Du blanc au noir

La mise en scène de Castellucci concentre toute l’attention sur les souffrances et les doutes du peuple migrant, alors que le livret de Schönberg repose sur une illustration réaliste et détaillée de l’épisode biblique. Un tel réalisme n’est pas étranger à l’univers de Castellucci. Pour ne reprendre qu’une didascalie : « Les jeunes filles tendent les couteaux aux prêtres. Les prêtres saisissent les vierges à la gorge et leur enfoncent le couteau dans le cœur ; les jeunes filles recueillent le sang dans les bassins, les prêtres le versent sur l’autel. »

Castellucci n’est jamais démuni face à la tâche de mettre en images des événements sanguinaires, retravaillés de façon très, très artistique. Il en donne à nouveau la preuve en reprenant son Orestie, recréée à Paris au Théâtre de l’Odéon. Mais, face à Schönberg, il balaye tout folklore. Sa mise en scène à l’Opéra Bastille fait de la foule l’élément scénographique principal. Foule qui apparaît d’abord en blanc mais passe au noir par un entachement progressif, bain de peinture à l’appui. La rapide conversion chromatique correspond aux principes formulés par Le Bon, et constitue une abstraction des changements impulsifs imaginés par Schönberg : « La foule est prise alors d’une folie dévastatrice et suicidaire ; on brise des outils, on fracasse des cruches de pierre, on démolit les chariots, etc. » Pensé comme une métaphore de la Shoah, Moses und Aron voit aujourd’hui se croiser en son sein le sort des réfugiés et le déclin moral de la démocratie représentative. Castelllucci s’en saisit dans un esprit de peinture abstraite.trianglesignature

Opéra National de Paris 2015/16 MOSES UND ARON Direction musicale: Philippe Jordan Mise en scène/Décors/Costumes/Lumières: Romeo Castellucci Chorégraphie: Cindy van Acker Collaboration artistique: Silvia Costa Photo shows: J.S. Bou, Sir W.White, B.Hannigan, T.Lehitpuu, R.Shaham, A.Wolf, J.L. Ballestra, J.Mathevet, R.T.Guerrero

Répétition générale de Moses und Aron à l’Opéra national de Paris © Bernd Uhlig

  • Le Metope del Partenone mis en scène par Romeo Castellucci, a été présenté du 23 au 29 novembre à La Grande Halle de La Villette, Moses und Aron du 20 octobre au 9 novembre à l’Opéra Bastille, et Orestie, du 2 au 20 décembre 2015 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne.