L'Insatiable | Celui qui voyait par les oreilles…
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[L'ÉCOLE DES


ALTÉRITÉS]

 

Il regrettera qu’il n’ait pas été possible dans cette salle du CNSAD [Conservatoire national supérieur d’art dramatique] de reproduire la configuration travaillée pour le Jeune Théâtre national, où un choreute tenait sa partie en montant loin dans les hauteurs, chutant ensuite en vrille sans que sa voix ne laisse sentir l’effort. On l’assure que le chant qui nous a saisis était tout sauf horizontal : la sourde basse et les élans aigus traversaient en torsade ascendante, de la plante des pieds jusqu’au-dessus du crâne.

 

Plusieurs temps, dans Théâtre, dont des moments parlés. De plusieurs sortes. D’abord les souvenirs sonores d’une culture qu’on a en partage : Annie Girardot recevant son César, voix assourdie et voilée, aimante et meurtrie, une jeune fille disant mécaniquement les consignes du centre d’appels, des bribes de conversations quotidiennes. Les interprètes ont choisi et apporté leurs morceaux ; les lettres d’un Poilu au front sont celles d’un arrière-grand père. D’autres textes, poétiques, hérités, écrits pour l’occasion : des manifestes comme des cris, des proverbes dits avec la distance d’un fatalisme qui se marre, des déclarations en créole qui vous attrapent pour mieux vous jouer, syllabes et mots d’apparence familière, mais dont le sens s’échappe, qui relève de la logique d’une autre langue.

 

photo de répétition 2

© Diego Bresani

 

Marcus, Brésilien installé à Paris, souhaitait qu’on entende des langues, multiples : anglais, portugais, espagnol, grec, tamoul, kabyle, sanskrit, yoruba… Des inflexions rauques, des voix qui ne sont pas restées intactes, dont le grain même raconte comment les êtres ont surmonté les déceptions, les coups du sort et gardé un peu de joie dans les crépuscules. Des voix ardentes, affirmées, qui débordent, des colères justes, des fragilités.

 

Il n’y a qu’un moment de Théâtre où l’on sent le temps, c’est celui des scènes de théâtre. Grands morceaux, que l’on reconnaît, Shakespeare en langue originale, les disputes dans la maison de Benarda Alba, du grec ancien mêlé à Heiner Müller. On reconnaît au passage, mais ce plaisir n’est pas le plus intéressant, c’est le plaisir de reconnaître du connu, ce culte des signes qui forme la trame journalière des manieurs de signes entre eux. C’est une version bourgeoise de la culture, bourgeoise au sens de conservateur prudent, ignorant ou timide devant son goût propre, craignant de ne pas en avoir, ou de l’avoir mauvais, et se rassure, faute de mieux, en citant ce qu’il a retenu d’un auteur de valeur certifié par des autorités bien sûres. On ne ment pas, dans une scène, c’est comme ça. La vérité de l’amplitude intérieure d’un acteur, d’une actrice, ne se mesure ni à l’aune de la sociologie, ni à l’âge, ni à la maîtrise technique : les scènes ici sonnent comme rapportées. Il n’est pas impossible que nos modes d’apprentissage, le rapport absolument absurde que nous avons au texte écrit fassent sonner les scènes de Théâtre comme des pièces rapportées.

 

Qu’est-ce que Théâtre nous rappelle du théâtre ?

 

Que son lieu propre, alors que tout l’espace où peut se poser le regard se trouve saturé d’images pauvres, univoques, captatrices de désirs, est peut-être passé de l’endroit du visible au-dessous des paupières. C’est une hypothèse. Que les acteurs retrouvent dans la forme chorale un sens de leur métier opposé aux mécanismes du spectacle qui veulent que certains se voient réservée toute la lumière. Que le théâtre est constitutivement poème et chant. Chant, la part transformée de ce qu’il y a à dire, qu’il faut moduler pour qu’on puisse entendre sans avoir le sentiment d’être boxé dans la figure. Qu’Œdipe n’y voit clair qu’aveuglé. Que tout s’entend, quand on écoute, y compris la joie des interprètes à traverser dans la nudité, avec tout un groupe, s’appuyant l’un sur l’autre, cette grande expérience de Théâtre.