L'Insatiable | Lumineuses blessures
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Lumineuses blessures

Entretien avec Emmanuel Vilsaint

Au lendemain du terrible séisme survenu en Haïti, Emmanuel Vilsaint commence à écrire Maudit Cas de Jacques, une pièce qu’il interprète aujourd’hui accompagné du musicien Guillaume Gosselin et du vidéaste Guillaume Coadou. Dans un décor dépouillé, une parole à la taille de la grande île, et un jeu traversé, saisi. Le texte est paru peu avant le film Port-au-Prince, dimanche 4 janvier dont il tient le rôle principal.

Nous avons découvert il y a deux ans votre adaptation du Cadavre encerclé de Kateb Yacine, qui semblait inspiré de pratiques rituelles que l’on retrouve dans Maudit Cas de Jacques. Comment le rapport au vaudou a-t-il inspiré votre travail ?

Emmanuel Vilsaint : Quand je suis arrivé en France, ce qui m’a frappé au théâtre, c’est le rapport corps-esprit : il y a de quoi creuser ! En Haïti, quand les gens sont contents, tristes, émus, il n’est pas rare qu’ils tombent en transe : je crois que c’est notre façon de vivre l’événement. Et le vaudou a cette particularité de rassembler les gens autour d’événements. Il s’y fait une circulation d’énergies. Cela demande au préalable tout un conditionnement. Mais les gens reçoivent là des énergies auxquelles ils prêtent aussi attention dans leur vie quotidienne, comme à tout ce qui les entoure qui est de l’ordre de l’invisible – ce qu’on appelle en Haïti les Mistè (mystères). De mon point de vue d’athée, le vaudou est théâtre, événement, temple et rassemblement. En découvrant ici la pensée de Peter Brook [lire encadré], qui parle du théâtre sacré, je me suis trouvé en harmonie avec le théâtre que je veux pratiquer, qui inclue une communion avec les mystères.

 

« Dans le vaudou haïtien, pour commencer une cérémonie, il suffit de rassembler les gens et d’avoir un poteau. On commence à battre du tambour vers l’Afrique lointaine et les dieux entendent cet appel. […] Il faut maintenant un homme comme médium, et ils choisissent un des participants. Un coup de pied, un ou deux gémissements, un bref paroxysme, et un homme est possédé. Il se lève, n’étant plus lui-même, mais rempli d’un dieu. Le dieu a désormais pris forme. Il est quelqu’un qui peut plaisanter, s’enivrer et être attentif aux doléances de chacun. La première chose que fait le prêtre, le Hougan, lorsque le dieu arrive, est de lui serrer la main et de lui demander s’il a fait bon voyage. C’est un dieu bien sûr, mais il n’est plus irréel : il est à notre niveau, à notre portée. L’homme et la femme ordinaire peuvent lui parler, lui prendre la main, discuter, le maudire, coucher avec lui – et ainsi chaque soir, le Haïtien est en contact avec les grandes puissances et les mystères qui gouvernent sa vie. »

Peter Brook, L’Espace vide, Paris, éditions du Seuil, 1977

 

Le personnage de Jacques, dans la pièce, devant ce drame, ce tremblement de terre où les gens meurent sous ses yeux, où tout ce qui est matériel s’effondre, construit dans sa chambre un autel vaudou : alors que tout s’écroule, il recrée le symbole de quelque chose qui se dresse. C’est une expression de résistance, de vie, qui va chercher non là où tout s’effondre mais là où tout est appelé à se construire.

Le vaudou est lié à un aspect social et économique, qu’on oublie souvent, une résistance des petites propriétés contre la grande propriété. Le hougan (prêtre) y fait office de chef de canton, qu’on appelle lakou (la cour). Dans le lakou se trouve la maison-mère, le galata, où toutes les récoltes sont entreposées pour être ensuite réparties entre tous, sans échange d’argent. Et un aspect politique, bien sûr, dans le rassemblement rituel : c’est là qu’on réfléchit ensemble, qu’on communique sur les drames de la vie, sur ce qui nous arrive… D’ailleurs, la toute première révolte d’esclaves, en 1791, est partie de la « Cérémonie du Bois-Caïman », au cours de laquelle tous les esclaves font le serment de vivre libres. Les révoltes auxquelles Toussaint Louverture a participé sont parties d’une cérémonie, avec tout ce qu’elle comporte : les tambours qui retentissent, les chants… Des chansons populaires gardent la trace de ce fil qui court de la résistance d’autrefois à celle d’aujourd’hui, et s’est toujours manifestée par les pratiques de l’art, que ce soit dans la musique ou la poésie, la peinture.

 

Guy-Régis Junior nous disait l’année dernière1 que lorsque des répétitions avaient lieu en plein air, les gens venaient non seulement y assister, mais aussi donner leur avis. Il liait cette attitude à l’habitude de participation aux rituels.

Le théâtre devrait être ça, d’ailleurs ! C’est le problème ici à Paris. Il y a un côté pesant dans la pratique culturelle en Europe, car l’artiste est sorti de la scène de la vie. C’est à combattre si tant est qu’on veuille que l’art soit en rapport avec la vie ! Il existe aussi une forme de théâtre bourgeois dans la Caraïbe qui va vers le démembrement de ces identités. Très peu d’Haïtiens, de Guadeloupéens ou de Martiniquais font aujourd’hui le choix d’un théâtre caribéen, inspiré et ancré dans les identités locales. Seul Guy-Régis Junior, avec son mouvement Nous théâtre persévère là où Frankétienne a ouvert la route. Dézafi, son premier roman, fait le choix des réalités locales et du créole. Personne n’a compris cela à la parution du roman, mais il est aujourd’hui reconnu comme le premier auteur de la Caraïbe. C’est le premier à avoir donné une place au créole dans la littérature et le théâtre. Frankétienne est mon maître ! Guy-Régis Junior l’a d’ailleurs mis en scène d’une façon magnifique l’année dernière, au Tarmac : à la fin de la pièce, les personnages traçaient sur scène un vèvè [figure dessinée lors des cérémonies, ndlr] de révolution… Il y a tellement de choix, l’imaginaire est tellement riche qu’on se demande comment ce théâtre n’a pas encore explosé dans la Caraïbe. Les possibilités de décor sont inouïes, à partir de la symbolique, des signes et des tracés du vèvè : chaque esprit a un signe, son chant, son costume. Tant à explorer !

 

Maudit Cas de Jacques, monologue mis en espace par Emmanuel Vilsaint, 2015. © teham wakam

Le film Port au Prince, 4 janvier laisse cette impression qu’on pratique l’art de façon très quotidienne, avec ce personnage du rasta peintre, l’épicier danseur…

C’est ce qui frappe et fait réfléchir tous les gens qui découvrent Haïti : dix millions de personnes, dix millions d’artistes ! [Rires]

 

Vous vous êtes formé comme comédien à Paris, y avez-vous trouvé la place de manifester votre attachement à cette langue ?

J’ai pu le faire – et ce n’est pas le cas pour tout le monde – grâce à l’ouverture d’esprit d’un professeur du conservatoire du 7e arrondissement, Daniel Berlioux, qui m’a accepté avec mon fort accent d’alors. J’ai vite compris que l’alexandrin n’était pas adapté à mon parler chantant et j’ai commencé à proposer des choses, à écrire, en suivant le travail des autres élèves, avec le bagage dramatique et dramaturgique que je me construisais et qui m’inspirait. J’ai fini par proposer au jury de fin d’année mes propres textes, qui incluaient des chants créoles, du vaudou, des complaintes haïtiennes que je faisais chanter aux étudiants. Ce professeur avait compris que la culture haïtienne faisait partie de moi, cela m’a évité de tomber dans cette schizophrénie dont on souffre beaucoup dans le monde du spectacle : on ne te propose que des rôles de « Noirs », pour rouler des yeux et faire des grimaces et, quand tu apportes autre chose, qui t’appartient, c’est désigné comme du communautarisme ! Tout mon imaginaire s’est formé dans cette langue, qui m’a été transmise par ma mère, ma grand-mère, le quartier populaire d’où je viens, la façon dont les gens de ce milieu voient la vie, les pays étrangers, les rapports qu’ils ont entre eux… J’y navigue encore. Je ne me considère pas comme un bon francophone, je le suis devenu très tard. Le créole entre en jeu dans la façon dont je vois les images, les sons ; je vais vers les créolismes et je les revisite dans la situation dramatique. Dès le titre : un « cas de Jacques », en créole, c’est un viol.

 

Maudit Cas de Jacques, monologue mis en espace par Emmanuel Vilsaint, 2015. © Denys Maury

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1. « Théâtre en Haïti. La créolisation au carré », entretien avec Guy-Régis Junior, propos recueillis par Antoine Tricot, Cassandre/Horschamp, n° 99, automne 2014.