L'Insatiable | Lumineuses blessures
490
page-template-default,page,page-id-490,paged-2,page-paged-2,ajax_leftright,page_not_loaded,,select-theme-ver-3.1,wpb-js-composer js-comp-ver-4.4.4,vc_responsive
 



[SI LOIN


SI PROCHE]

 

C’est précisément ce qui m’a manqué dans le film de François Marthouret1 qui laisse très peu de place au créole…

Rétrospectivement, le réalisateur François Marthouret reconnaît que c’est une erreur de ne pas avoir laissé davantage de dialogues en créole. J’ai d’ailleurs beaucoup insisté, et fait moi-même un travail de traducteur, pour les scènes de manifestations2, dans lesquelles des slogans en français n’auraient pas eu de sens. Depuis l’Indépendance, le créole est la langue de la vie de tous les jours. C’est une langue qu’on a essayée de mettre en quarantaine, de tuer. Aujourd’hui, personne ne peut plus l’arrêter en Haïti ! Dix millions de personnes parlent, pensent en créole, revendiquent et font de la politique en créole ! Alors que, depuis 1804, l’élite haïtienne a toujours fait en sorte que les gens aspirent à parler la langue des maîtres. Toute la population est créolophone mais la structuration sociale réclame que les gens vivent en français : c’est la langue dans laquelle on étudie, parfois sans comprendre ce que l’on étudie !

Haïti a connu une grande évolution linguistique : les campagnes électorales et les messages de santé publique se font maintenant en créole. Le dernier bastion de l’élite, c’est l’éducation, qui continue de se faire en français. De là, des gens aux formations sociales ambiguës se perdent : le modèle éducatif est français, mais la vie quotidienne se vit dans un autre modèle. Lors de l’indépendance, Haïti a porté au pouvoir une élite, formée en France, d’anciens généraux de l’armée française, surtout des mulâtres, qui ont marginalisé la masse noire, tout en s’en réclamant les représentants.

Quand on vient d’une classe populaire et qu’on fait des études, l’éducation que l’on va acquérir n’est pas faite pour évoluer dans son milieu, ni pour faire évoluer son milieu. L’art et la poésie ont été une façon pour moi d’échapper à ce jeu social, où les règles ont été conçues sur le schéma colonial qui distinguait le bossal – l’esclave fraîchement débarqué – et « l’esclave à talents »… comme pouvait l’incarner les Duvalier, les dictateurs les plus féroces. Ce que le créole représente, c’est la résistance de la culture, que les artistes ont rendue visible, audible pendant toute la période de la dictature, de 1957 jusque dans les années 90 : toute une génération de rappeurs, des groupes comme Barricade crew ou Zatrap, qui ont fait un retour vers les racines de l’identité dans une musique urbaine. Tout le mouvement urbain s’exprime en créole. C’est une langue d’affirmation nationale.

 

Maudit Cas de Jacques, monologue mis en espace par Emmanuel Vilsaint, 2015.© François Sternicha

 

En entendant les passages en créole dans la pièce, je me disais que c’est une langue dont l’hermétisme est d’autant plus frustrant pour les francophones de France qu’on croit en reconnaître des mots, mais qu’on ne connaît pas la syntaxe qui les associe. Cette ignorance fait croire à une déformation du français… L’imagerie du « petit-nègre » a la vie dure !

À propos des passages en créole de Maudit Cas de Jacques, j’ai reçu quelques critiques négatives : des spectateurs me reprochaient de n’avoir pu rire avec les Haïtiens présents dans le public, aux mêmes moments qu’eux. La pièce sur laquelle je travaille actuellement est entièrement ancrée dans la réalité d’Haïti et sera publiée par Jebca, une maison d’édition américaine. Mais beaucoup de gens me découragent de poursuivre dans cette voie haïtienne, alors que ma carrière commence à démarrer ici, et que c’est en général difficile de travailler en France en étant l’Autre. Une agence de comédiens qui voulait m’embaucher m’a prévenu d’entrée de jeu : « Il y a très peu de rôles pour les acteurs noirs… » J’ai appris que je n’étais pas un acteur, mais un acteur Noir ! Prends le film Intouchables : jamais, dans la conscience collective, Omar Sy n’aurait pu incarner le riche tétraplégique cultivé. Comme j’ai la chance de pouvoir écrire et de me créer du travail, je peux me montrer autrement, faire autre chose, et ne pas tomber dans la frustration culturelle. Écrire, c’est comme jouer, se dévoiler, se mettre à nu, pas mettre l’autre à nu ! trianglesignature

 

 

Propos recueillis par Coline Merlo

  • Emmanuel Vilsaint, Maudit Cas de Jacques, Journal d’une putain violée, Paris, Teham éditions, 2014.

   [ + ]

1. Port-au-Prince, dimanche 4 janvier, réalisé par François Marthouret, adapté d’un roman de Lyonel Trouillot.
2. Le film suit deux frères durant les 48 heures qui précèdent la grande manifestation du 4 janvier 2004, date du bicentenaire de l’Indépendance qu’Aristide réprimera dans le sang.