L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
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Dans l’ombre de Fassbinder…

Entretien avec Stanislas Nordey

 

Je suis Fassbinder, dont il cosigne la mise en scène avec Falk Richter, est la première pièce que Stanislas Nordey monte au Théâtre National de Strasbourg depuis sa nomination à la tête de cette institution. Dans cette pièce que Richter, auteur associé au TNS, a écrite « en direct », c’est-à-dire au cours des répétitions, puisant une partie de son matériau dans l’actualité immédiate, dans diverses œuvres – et dans l’esprit – de Rainer Werner Fassbinder, ainsi que dans le travail d’improvisation avec les acteurs, Nordey joue le rôle de Stan/Fassbinder.

 

 

Nicolas Roméas : L’une de mes obsessions personnelles porte sur le fait que ce qu’on appelle « le théâtre » ne parvient pas, ou plus, à se replacer dans le courant de la vie, des gens, de ce que nous traversons collectivement et individuellement, dans un dialogue réellement opérant. Je ne parle pas des thèmes mais des formes elles-mêmes et de la pratique, des conditions de l’échange, des architectures qui le conditionnent, etc. C’est une obsession qui fait qu’aussi passionnants soient les thèmes et aussi élégante la manière dont ils sont traités, ça me laisse assez indifférent s’il n’y pas une vraie tentative de faire une brèche pour que du réel puisse passer et être appréhendé au présent. Ce spectacle est très intelligent, mais il me manque quelque chose, comme si j’y retrouvais la preuve que le fait de représenter des choses nous faisait faire l’économie de les tenter. D’autant que la personne dont il s’agit, Fassbinder, était quelqu’un qui prenait de véritables risques, bousculait vraiment, provoquait… Il y a là quelque chose qui m’agace.

Stanislas Nordey : Ah c’est bien ! Mais ce que vous voyez, c’est un produit fini. Si l’on recontextualise, si l’on reprend la genèse du projet, il est important de dire que c’est mon premier geste au TNS en tant que directeur. Il y a en fait deux gestes en arrière-plan. Le premier, c’est le partage, je partage la mise en scène. C’est une chose importante pour moi. Par ailleurs, ce premier geste au TNS n’est pas écrit au moment où on le programme. On ne sait pas alors ce que ce sera. Ça n’est pas si fréquent dans le théâtre public, dans l’institution théâtrale. Et c’était l’un des enjeux. L’autre enjeu est lié à la rencontre avec Falk Richter. C’est quelqu’un qui écrivait des pièces, les montait et les faisait jouer. Mais maintenant, de plus en plus, il ne veut plus que le moment de l’écriture s’arrête. Même là, il a eu du mal à abandonner, à arrêter d’écrire. Et l’écriture de Falk Richter, c’est un point de vue particulier… Il parle d’un endroit précis, Berlin. Il parle de là, de son milieu socioculturel. Comme le faisait Botho Strauss… Le texte de Je suis Fassbinder est le texte de Falk. Et au début nous n’avions aucune idée de la façon dont le spectacle allait « prendre ». On était dans le brouillard. Ce qui est intéressant, c’est que dans ce qu’on sent des retours du public, c’est assez difficile à définir, mais il y a une forme d’appropriation par le public qui témoigne de quelque chose qui ressemble à cette nécessité dont tu parlais… C’est un phénomène que je relie à la naissance du théâtre, à l’Antiquité grecque, à la tragédie. Il s’agit de parler d’aujourd’hui. Des gens me disent : « Mais alors, c’est du théâtre politique ? » Je réponds que non, pas du tout, c’est autre chose, c’est un théâtre qui a décidé de parler aujourd’hui, d’aujourd’hui. Le théâtre politique, ce n’est pas ça. Là, on ne fait pas de l’agit-prop… On ne cherche à convaincre personne. Par exemple, Falk déteste Brecht. Il est à l’opposé. Mais tu viens pour voir des gens qui posent des mots qui renvoient à aujourd’hui, avec une vraie écriture, non de manière journalistique. C’est peut-être ce qui m’a le plus intéressé dans l’aventure : la sur-réaction du public. Je ne sais pas comment dire ça autrement.

Ce que dit Falk à la fin, c’est qu’on n’en peut plus des Trois Sœurs de Tchekhov, même refaites à la sauce d’aujourd’hui. Mais il le dit dans un théâtre institutionnel. Ça a toujours été mon choix, je pourrais travailler ailleurs, mais c’est un choix. J’aime ça, j’aime ce chemin-là. J’en ai analysé maintes et maintes fois les gouffres. J’ai parfois travaillé à essayer de les combler… Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à chaque fois qu’on a fait de grandes séries, aussi bien à Strasbourg qu’ici à Paris, on a constaté qu’il y avait un glissement du public… Ça débordait un peu.