L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
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[LIBRES


ÉCHANGES]

Myriam Blœdé : Ce n’était pas le même public ?

SN: Oui. Par rapport à beaucoup d’autres spectacles qu’on a faits ici ou que j’ai créés à Strasbourg, on a vu venir des gens qui ne fréquentent pas ces théâtres-là d’habitude. Et je trouve que c’est un signe intéressant.

 

MB : Je voudrais que tu précises, parce que tu l’as beaucoup dit, en quoi cette pièce ne relève pas du théâtre politique.

SN : Alors, il faudrait donner une définition du théâtre politique… C’est compliqué. J’ai longtemps été dans la dénégation par rapport aux gens qui me disaient : « C’est important de faire ça pour faire bouger les choses. » Et j’ai toujours prétendu que le théâtre ne change pas le monde, que c’est dans la rue qu’on fait bouger les choses et qu’au théâtre on peut simplement travailler à éveiller, réveiller, créer de la veille chez les gens. Pour moi, l’endroit du théâtre et celui du politique sont distincts, en tout cas dans les institutions. De plus, le propos de Falk, et là je parle de l’auteur, c’est un propos… comment dire… Falk parle de lui. Il a commencé par ça. Il a été l’un des seuls à travailler sur le principe de l’autofiction en Allemagne. Ce qui n’était pas bien vu, d’ailleurs. Il part de lui, il parle de lui et ce n’est pas quelqu’un d’engagé politiquement. Par exemple, il l’est beaucoup moins que moi. Mais il écrit en regardant le monde autour de lui. On pourrait donc dire que, forcément, c’est politique.

 

MB : Si on reprend le parallèle avec Fassbinder, et c’est une des questions que vous posez dans le spectacle, son action passait par la provocation, mais, surtout, son lieu d’intervention, c’était l’art, le théâtre, le cinéma. Tu parles d’éveil, de ta volonté d’éveiller par le théâtre : pour moi, c’est évidemment politique…

SN : Oui, au sens large. Mais Fassbinder était aussi quelqu’un qui ne parlait que de lui. D’ailleurs, c’est très beau tout ce qu’il raconte sur le moment où il essaie de travailler en collectif et qu’il s’aperçoit que le collectif ne marche pas. Il dit que sa seule alternative est de devenir un dictateur : il passe du modèle du collectif à celui du dictateur. Il dit la même chose par rapport au couple. Je pense que c’est en ça que le frottement entre Falk et Fassbinder est intéressant, ils parlent d’eux, partent d’eux. C’est le cas de L’Allemagne en automne1 d’ailleurs. C’est quand même incroyable, Fassbinder se filme chez lui, il a peur que la police entre et le liquide comme ils ont liquidé Baader-Meinhof. Il est avec son amant, il est avec sa mère. C’est cette dimension que Falk a reconnu dans le chemin de Fassbinder. C’était quelqu’un de très très individualiste. Mais c’était quelqu’un qui, en regardant autour de lui, agitait un certain nombre de choses qu’on pouvait reconnaître. C’est à cet endroit qu’entre Falk et Fassbinder il y a un lien, politique, oui, mais au sens large… Par exemple, plein de gens viennent me voir après le spectacle en me disant : « C’est Nuit Debout. C’est vachement Nuit Debout » ! Ça me fait rigoler. Je comprends pourquoi ils font le lien, mais, pour le coup, ce n’est pas la même chose. C’est ce que je veux dire quand je dis que ce n’est pas politique.

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© Jean-Louis Fernandez
-Je suis Fassbinder, mis en scène par Stanilas Nordey et Falk Richter, 2016-07-11-

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1. Attribué à Fassbinder, L’Allemagne en automne (1978, 124’) est un film collectif d’Alexander Kluge, Volker Schlöndorff, Rainer Werner Fassbinder, Alf Brustellin, Bernhard Sinkel, Katja Rupe, Hans Peter Cloos, Edgar Reitz, Maximiliane Mainka, Peter Schubert, qui mêle fiction et documentaire. La séquence réalisée par Fassbinder dure 26’.