L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
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[LIBRES


ÉCHANGES]

NR : Mais l’impression qu’on a, avec Fassbinder, c’est qu’il est traversé, il contient tout ça. Y compris le collectif et les contradictions. Il vit la politique et il se dissèque lui-même comme s’il était une éprouvette que la société traverse. C’est dans ce sens que, pour moi, c’est politique.

SN : Oui.

 

NR : Il se passe des choses autour du théâtre, il se passe des choses dans la vie et les gens sont forcément atteints, influencés, et ils trouvent l’endroit, bien sûr, où ça ressemble à ce qui se passe, où ça fait pont… Et par rapport à ça, ce qui est souhaitable, à mon avis, c’est la transformation, pas seulement de la société par le théâtre, mais du théâtre par la société. Dans les deux sens. Et c’est drôle ce que tu viens de dire parce qu’il n’y a rien qui ait quoique ce soit à voir avec Nuit Debout dans ce que vous faites. Sauf un désir.

MB : Un désir ou une concordance de temps. Un moment d’ouverture, une pensée qui circule chez un certain nombre de personnes qui se trouvent aux deux endroits et qui font la connexion. Mais ça, c’est le propre de l’art, a priori n’importe quel objet artistique peut devenir un miroir.

 

SN : Oui, mais il y a un truc assez marrant dans le spectacle, c’est l’adresse à la fin. Moi, à la fin, je ne suis pas du tout Stanislas Nordey, je suis l’acteur qui dit les mots de Falk, qui porte son processus de pensée. C’est ce qui me plaît. Parce que derrière ça, il y a toujours, pour moi, la question de l’art ou de l’artisanat du théâtre. Ce que j’aime dans la forme de cette pièce, c’est la façon dont on l’a diffractée dans la première partie. Et il y avait la nécessité pour Falk de créer une condensation, à la fin, avec une parole qui est la sienne, pas la mienne. Mais si ça avait été trop éloigné de moi, peut-être n’aurais-je pas pu la porter de cette façon. Qu’est-ce qui fait qu’une partie des gens se disent à la fin : « Ce n’est pas Fassbinder, c’est Stanislas Nordey qui parle » ? Où vont-ils chercher ça ? Je pense qu’ils vont le chercher dans la forme que nous avons fabriquée, qui crée ce trouble.

Derrière ça, il y a aussi la question de la frontalité. Qu’est-ce que le public attend de celui qui est en face ? Que veut-il que celui qui est en face lui dise ? Est-ce qu’il veut qu’il lui dise quelque chose et quoi dans ce cas ? C’est une des questions qui m’intéressent dans la réception que peuvent avoir les gens. Ça vient aussi du fait qu’au début Falk brouille les pistes : est-ce que Laurent est Laurent ? La mère de Fassbinder ? Est-ce que je suis Stanislas ? Est-ce que je suis Falk ? Est-ce que je suis Fassbinder ? L’écriture de Falk m’a attiré parce que j’avais l’impression qu’en France, parmi les auteurs que je cherchais à rencontrer, très peu regardaient « aujourd’hui », pour aller vite. Au moment de la deuxième Guerre en Irak, Falk a monté un énorme projet à la Schaubühne qui s’appelait Das System avec projections, conférences, ateliers d’amateurs, spectacles… Son écriture prenait le risque de la péremption, de n’être plus valide deux ans plus tard. Et ça, ça m’intéressait comme geste de théâtre de la part d’un vrai auteur, quelqu’un qui a une langue, une recherche dans la langue. Ce qui me plaît aussi, c’est son désir d’écrire jusqu’à la dernière seconde. C’est quelqu’un qui produit une forme d’écriture qui devrait rester, s’inscrire dans le temps, et qui prend le risque que ça puisse disparaître, devenir obsolète. C’est ce qui me plaît dans le lien avec lui. Je trouve aussi très intéressant le fait que le public réagisse d’une façon non consensuelle. Il y a des réactions très diverses et le spectacle « mérite » ça. Il est construit pour être problématique. Ce que j’aime au théâtre, c’est quand on peut être complètement en porte-à-faux et en même temps dans une forme d’empathie. C’est un dialogue. Falk écrit pour tendre un miroir à un public qu’il connaît. Un des points de départ importants pour lui, c’était : « Pourquoi est-ce qu’autour de moi (il le formulait mieux que ça) beaucoup de gens de gauche (comme la mère de Fassbinder) glissent vers d’autres territoires sans s’en rendre compte ? » Au début, lorsqu’on travaillait sur le premier dialogue, nous avions de vraies discussions. Falk tenait à mettre à égalité les deux discours, à ne pas rabaisser le discours de la mère1, qu’on puisse entendre les deux. Certains, dans l’équipe, trouvaient que le discours de la mère prenait trop de place. Falk disait : « Les gens qui seront dans la salle sont des gens qui fréquentent les grands théâtres publics. En écoutant ça, ils vont peut-être avoir un mouvement d’introspection sur la manière dont, aujourd’hui, leur pensée se déplace. »

 

MB : Sauf que vous brandissez le spectre de Marine Le Pen ou d’autres personnes qui sont des repoussoirs.

SN : Oui, mais seulement à la fin. Le texte de la fin a été le fruit d’une énorme discussion : « Est-ce qu’on en a besoin ? Est-ce qu’il faut le mettre à la fin ? au début ? », etc. Et puis Falk a tranché, il a dit : « Maintenant j’ai besoin de prendre la parole en mon nom. La parole, je l’ai donnée un peu partout et là, je dois la prendre directement… » C’était assez passionnant dans la genèse du spectacle. Plusieurs d’entre nous réclamaient plus d’opacité, nous n’avions pas forcément envie de cette dernière adresse et, en même temps, comme c’était important pour Falk, on l’a suivi, et je ne le regrette pas, parce que ça crée un objet intéressant.

   [ + ]

1. Dans L’Allemagne en automne – et ce dialogue est cité et commenté dans Je suis Fassbinder –, la mère de Fassbinder lui dit son désir d’une « sorte de dirigeant autoritaire qui serait tout à fait bon et gentil, qui serait quelqu’un de bien ».