L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
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[LIBRES


ÉCHANGES]

NR : Tu parlais des forces politiques en présence… Je trouve que le parallèle entre Baader-Meinhof et la montée des fascismes aujourd’hui est trop simple… À mon avis ça correspond au paysage mental de beaucoup de ces gens dont tu viens de parler, c’est-à-dire la bourgeoisie de gauche qui va au théâtre… Mais si l’on réfléchit un peu, on voit bien que ce sont des paravents qui masquent autre chose : l’emprise ultralibérale mondiale et une volonté de faire monter les extrêmes droites au détriment des vraies gauches. Pour moi, c’est un sujet essentiel qui mériterait d’être traité.

 

SN : Si Falk a fait un parallèle avec 1977, avec la Fraction armée rouge, c’est qu’il vit en Allemagne. Les deux sociétés, celle de 1977 et celle d’aujourd’hui, réagissent pour lui exactement de la même façon face à deux terrorismes qui n’ont rien à voir. Mais amusez-vous à relire le texte, on ne fait aucun parallèle entre Daesh et la Fraction armée rouge. On avait écrit un texte qui le sur-explicitait, et qui disait : « Vous l’avez bien compris, c’est la façon dont les deux sociétés réagissent à quarante ans d’intervalle qui nous trouble, mais évidemment la Fraction armée rouge et Daesh n’ont rien à voir. » On ne l’a pas gardé parce qu’on le trouvait trop lourd. Ce sur quoi on veut insister, c’est la peur et la confusion. D’ailleurs, le spectacle a failli s’appeler Confusion : Falk aime bien donner des titres comme ça (par exemple Fear, Trust, etc.) et c’est ce qu’on ressent sur l’état de la société.

Ta question, qui est une bonne question je trouve, n’était pas notre question. Notre question, c’était la sur-réaction irrationnelle des sociétés et la reproduction du même face à des causes qui ne sont absolument pas les mêmes. Et cela du point de vue allemand. La montée des extrémismes de droite n’est évidemment pas vécue de la même manière en Allemagne et ici. Les Allemands pensaient qu’ils avaient été vraiment dénazifiés, et c’est en ça qu’ils ont été effrayés de voir ça revenir… Dans son précédent spectacle, Falk avait mis une image de morts-vivants qui sortent des tombes, parce que les Allemands pensaient vraiment qu’ils avaient enterré ça. En discutant avec lui, souvent j’étais étonné de sa panique, de sa peur panique. Je lui disais, sûrement à tort : « Tu sais, en France, Marine Le Pen ne nous fait pas si peur que ça, ce n’est pas la même chose que chez vous. » Et nous n’avons pas été « dépétainisés » comme eux ont été dénazifiés ! Alors finalement, voir arriver Marine Le Pen, ce n’est pas si traumatisant. Mais pour eux, il y a ce retour. Or ils ont été élevés dans le « plus jamais ça », il y a donc une incompréhension profonde face à la résurgence du phénomène.

 

MB : Ce qui me trouble, c’est qu’effectivement on assiste peut-être à une réaction homologue de la société face à un phénomène, mais le phénomène est différent. Ma question, c’est donc : est-ce que la pièce ne risque pas de générer une confusion entre ce qui s’est passé en Allemagne en 1977 et ce qui se passe aujourd’hui partout en Europe ?

SN : Très vite, nous avons voulu tisser un lien avec aujourd’hui. Très vite, on a décidé de ne pas parler de Daesh, mais de Cologne.

 

MB : Vous parlez d’immigration.

SN : Oui, mais au moment où on a fait le spectacle, nous étions en plein dans l’histoire de Cologne. Le lendemain du 31 décembre, en manchette d’un journal en Allemagne, il y avait ce titre : « Des hordes d’Arabes violent des femmes allemandes. » On est partis de là, de ce présupposé, cet amalgame, ce fantasme du viol ethnique, tout ce qui se cache derrière. C’était important pour nous de partir de ce qui paraissait un fait divers anecdotique, plutôt que de traiter la grande question des terrorismes – qu’on effleure tout de même finalement.

 

MB : Oui, sauf qu’on sait bien que ce qui s’est passé à Cologne découle, d’une certaine manière, du problème de la Syrie, de ses causes et de ses conséquences.

SN : Oui, bien sûr.

 

MB : Et Baader-Meinhof, ce n’était pas la même question.

SN : Non, mais à aucun moment on ne tisse de lien entre Daesh et Baader-Meinhof.