L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
1256
page-template-default,page,page-id-1256,paged-5,page-paged-5,ajax_leftright,page_not_loaded,,select-theme-ver-3.1,wpb-js-composer js-comp-ver-4.4.4,vc_responsive
 



[LIBRES


ÉCHANGES]

 

MB : Là, je ne parle pas de Daesh, je parle des effets de Daesh entre autres, et en particulier du fait qu’il y a des flots de population sur les routes. La « question des migrants », comme on dit, celle de la fermeture des frontières, ça ne vient pas de nulle part.

SN : Oui, mais ça a commencé avant. Au début, dans le texte que dit Judith : « Je suis l’Europe », il y avait ce passage : « L’empire latin sous domination germanique fucking Angela Merkel. » C’est écrit par un homme allemand de 45 ans et, pendant les répétitions, Falk nous a dit : « C’est bizarre, Dieu sait que je hais la Merkel, mais elle vient de laisser entrer un million de Syriens et je n’arrive plus à revendiquer ce “fucking Angela Merkel” »… On l’a donc coupé. Ce qui est intéressant avec Falk, c’est la question de la contradiction, du paradoxe, de la confusion… Falk dit en privé qu’il est dans une situation complexe car il est pédé, il défend les réfugiés et en même temps il y a un million de mecs qui arrivent qui ont peut-être envie de le tuer. En tant qu’homo, il est dans des endroits de torsion qu’il met en jeu dans son écriture. Si on est bien pensant, on peut dire qu’il y a un terrorisme justifié et propre, celui de Baader-Meinhof, et un autre qui est sale et injustifié, celui de Daesh.

 

MB : Non, ce qui les distingue, c’est à la fois l’objectif, l’enjeu du combat, la cible, et les méthodes employées.

SN : Oui, mais même là, c’était intéressant car il y avait cinq comédiens aux points de vue différents. Par exemple Thomas, je ne dis pas qu’il défendait Daesh, mais dans les improvisations, il avait envie de faire entendre ce point de vue au plateau, non pour l’imposer, mais pour qu’il soit entendu. Cela dit, lorsque j’analyse le spectacle, il y a deux trois choses que je regrette. À la fin, Falk a coupé ce fameux texte, qui clarifiait la différence entre Daesh et Baader-Meinhof, et aussi un texte plus intéressant sur les années Fassbinder. À la fin d’un travail, on est obligé de faire des compromis et certains des compromis qu’on a faits n’étaient peut-être pas toujours les bons.

 

NR : Moi, ce qui m’a réjoui, ce sont les obsessions qui font dévier le propos, c’est le jeu, la liberté. Très honnêtement, ça m’a rappelé des jeux que nous avions dans les années 1970 et dans ce sens c’est parfaitement cohérent, mais en même temps la frustration est d’autant plus grande que le désir est présent. Désir que j’ai constaté chez des gens jeunes qui n’ont pas connu Fassbinder, pour qui il est une référence un peu éloignée ou virtuelle. Et j’ai trouvé étrange de regarder le présent depuis le passé, quelque part en le renvoyant au passé : je ne vois aucune ouverture vers le futur, je ne vois qu’une conversation qui ouvre, qui réouvre, qui fait circuler comme en boucle.

SN : Oui, mais c’est pour ça que je te disais que, si ç’avait été du théâtre politique, il y aurait eu cette ouverture sur le futur, il y aurait eu une porte ouverte. Mais lorsque Falk construit… – c’est un écrivain qui pose ça, on part de lui, on le suit –, il pose sa propre sidération devant un état du monde dont il a besoin de parler. Mais à aucun moment dans sa démarche il n’y a la possibilité, la volonté ou le désir de donner une clé ou une solution. Il y a la volonté de ne surtout pas dire où il faut aller, car il ne s’en sent pas la compétence, la capacité ; mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas témoigner, plutôt que ne rien dire. Parce que le théâtre a parfois tendance à ne rien dire…

 

NR : D’accord, donc : « c’est mieux que rien ».

SN : C’est un homme de 45 ans qui regarde le monde autour de lui, ce n’est pas Pasolini. Pasolini écrit contre la télévision, il propose des choses, mais Falk ne prétend pas être Pasolini et ne veut pas l’être. Pour Falk, tout ce qu’il y a au cœur du spectacle sur ce qui se passe à l’intérieur de nos vies, des couples, est aussi important que le reste. Évidemment, il a écrit beaucoup plus de texte que ce qu’on a joué, on voulait qu’il y ait plus de texte autour d’aujourd’hui et du politique. Mais si tu viens voir le spectacle parce qu’on t’a dit que c’était du théâtre politique, tu ne peux qu’être déçu. Il y a une confusion dans la manière de regarder cette pièce, parce que les gens sont en demande de ça, très en demande.

 

NR : Et ils ont raison d’être en demande.

SN : Oui, c’est plutôt bon signe.