L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
1256
page-template-default,page,page-id-1256,paged-6,page-paged-6,ajax_leftright,page_not_loaded,,select-theme-ver-3.1,wpb-js-composer js-comp-ver-4.4.4,vc_responsive
 



[LIBRES


ÉCHANGES]

NR : En même temps, on connaît Stanislas Nordey, qui met aussi en scène Peter Handke – Par les villages, par exemple –, il n’y a pas de surprise de ce côté-là.

SN : Mon geste politique, lorsque je monte Peter Handke, c’est que je me dis je vais jouer dans la cour d’honneur du palais des Papes, et je m’oblige à choisir une pièce où il n’y a pas de rois, pas de princes… Une fois qu’on a enlevé les rois, les princes, la grande bourgeoisie, il n’y a quasiment plus rien dans le répertoire, ça se réduit à peau de chagrin ! Par les villages est l’une des seules pièces du répertoire contemporain dont l’écriture me transporte et où il y a des ouvriers. Ça raconte quelque chose. Mais c’est aussi lié au fait que je n’ai pas besoin du théâtre pour être dans le monde, j’ai mes propres combats personnels, je déteste quand on me pousse à faire des choses publiquement. Je suis ravi de le faire si je peux donner un coup de main, mais j’ai toujours été persuadé que ce n’est pas dans les théâtres qu’on changera quoi que ce soit à la société. N’importe quel théâtre, institutionnel ou non. On change les choses dans la rue, point barre.

 

NR : Pour moi c’est à ça que sert le théâtre, à agir sur les sociétés, quelle que soit la façon dont il le fait, ça ne peut pas servir à autre chose qu’à ça. Si d’aventure ça n’avait plus cette fonction, ça voudrait dire que ça n’a plus de fonction du tout, à part une fonction détournée qui serait d’empêcher de regarder, d’empêcher l’introspection de notre société. Mais je trouve que tu triches un tout petit peu…

SN : Sûrement [rires]…

 

NR : Lorsque tu dis « je ne propose pas de clé ni de solution », personne ne te le demande. Et on ne demande pas au théâtre de proposer une ou des solutions.

SN : Tu disais que ça n’allait pas vers un futur…

 

NR : Mais il ne s’agit pas de clés ou de solutions, un futur, c’est une autre ouverture, ce n’est pas la même chose.

SN : Le projet initial, c’était précisément : « J’écris ça parce que je ne la vois pas, l’ouverture. » C’est-à-dire que j’ai besoin d’écrire ça, mais il y a un écart entre ce que je pense et ce qui est mis en scène. Beaucoup de choses sont dites avec lesquelles je ne suis pas d’accord. J’aime monter des textes avec lesquels je ne suis pas entièrement d’accord, sinon je m’écrirais des monologues… qui seraient moyennement écrits car je ne suis pas un bon écrivain !

 

NR : Le sentiment que j’ai – non la pensée, le sentiment –, c’est que dans le mouvement de boucle que cette pièce produit, à la fin on est revenu au passé, mais on n’est pas arrivé à aujourd’hui. On sera finalement revenu à la conversation du temps de Fassbinder, qui est centrale, et non à celle d’aujourd’hui, c’est ce que je ressens. Cette boucle nous ramène en arrière.

SN : Peut-être que cette boucle signifie que malheureusement on n’est pas plus avancé qu’en 1970.

Falk et moi avions des désaccords sur le spectacle : je n’aimais pas trop les dernières projections, par exemple… J’aimais bien la chanson, mais je trouvais les projections trop illustratives. Mais ce qui est beau, c’est qu’on a fait cette mise en scène à deux, on a fait des compromis, et je le revendique. Et ce qui est drôle, c’est que, dans l’attelage que nous formons, Falk est beaucoup plus sombre que moi. J’ai tendance à aller vers la lumière, je cherche toujours des ouvertures. Si j’avais écrit le spectacle, je l’aurais écrit différemment. Mais c’est la question du théâtre : je monte un texte où il y a plein de choses qui m’intéressent, et d’autres avec lesquelles je suis moins en accord.

Lorsque j’ai monté Bête de style de Pasolini, Bernard Dort me disait : « Mais pourquoi tu ne coupes pas, ici et là ? » Je ne voulais pas : cette œuvre est imparfaite, elle est dans son bégaiement et ça me plaît. Des gens me demandent, après le spectacle : « Pourquoi ne développez-vous pas une pensée politique plus puissante dans le monologue de fin ? » Je réponds que Falk n’est pas porteur d’une pensée politique, ce n’est pas son enjeu. Il est porteur d’une pensée individuelle d’homme qui écrit, qui regarde le monde, il n’est le porte-parole de personne et il l’assume, il ne le fuit pas. Falk n’arrêtait pas de dire que ce qui était compliqué à ce moment-là, dans son travail d’écriture, c’est qu’il n’arrivait pas à voir clair dans ce qui se passe.