L'Insatiable | Dans l’ombre de Fassbinder…
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[LIBRES


ÉCHANGES]

NR : La question, c’était la distance de ton jeu.

SN : Il y a une part consciente et une part inconsciente de ce que tu produis comme acteur sur un plateau. Je travaille consciemment le fait d’être engagé dans ce que je dis et en même temps il y a un écart possible ; c’est volontaire parce que j’ai l’impression que ça laisse une place au spectateur pour s’y engouffrer. Si je ne travaille pas sur cet écart, j’étouffe quelque chose.

 

NR : En même temps, cet écart est peut-être une manière de dire « je ne pense pas forcément ce que je dis ».

SN : Au moment où je suis sur le plateau, le travail de penser ce que je dis, je le fais ! Au moment de jouer, je le pense, c’est ce qui m’amuse.

 

NR : J’adore le cerveau des comédiens [Rires]… « le travail de penser quelque chose ».

MB : Quel est ton prochain projet ? Quelle en sera la forme ?

SN : Ça n’aura rien à voir. C’est une pièce de Christophe Pellet qui s’appelle Erich von Stroheim. C’est un triangle amoureux où il est question de la consomption des corps, il y a un acteur pornographique, une chef d’entreprise et un jeune homme qui se revendique de Erich von Stroheim qui était dans une sorte d’imposture, qui inventait sa propre biographie. Quand, par rapport à Je suis Fassbinder, j’entends des gens dire « ah, c’est formidable, c’est ça qu’on veut entendre au théâtre », je leur répond : « Vous savez, mon prochain spectacle n’aura rien à voir… » Je pars toujours des écritures et, cette fois, ça a produit ce spectacle-là. Mais le prochain ne sera pas la suite du précédent, parce que j’aurais découvert ce que les gens veulent entendre et que je le leur donnerais.

J’aime les formes différentes, Je suis Fassbinder est une forme. Mon précédent spectacle, Affabulazione, avait une forme très viscontienne : ça m’amusait de confronter l’écriture de Pasolini à celle de Visconti qui était son ennemi juré, ce frottement m’intéressait. Sur chaque projet il y a un enjeu personnel. Je veux que le prochain soit très loin de ça, on va retravailler avec Falk, mais dans quatre ou cinq ans. Nous avions déjà travaillé ensemble il y a cinq ans – il y a quelque chose que j’aime bien dans cet échange. Il n’y a pas tellement de projets portés, inventés à deux comme ça, entre un metteur en scène/acteur et un auteur/metteur en scène. Cette singularité du processus m’intéresse, pour déborder d’un cadre, car je sens la tentation de se répéter et de refaire ce qui est déjà fait. Je suis toujours à la recherche de gens qui puissent me déranger un peu.

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© Jean-Louis Fernandez

NR : Dernière question, la question qui tue : donc, Stanislas Nordey, tu ne considères pas que la forme du théâtre telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui dans les lieux institutionnels soit en train de devenir obsolète par rapport à la société qui l’entoure ?

SN : Je pense que le théâtre tel qu’il se fait dans les institutions aujourd’hui, à tout point de vue, la manière dont ça se gère, ça s’invente, et dont les artistes y travaillent – volontairement – est en voie d’obsolescence avancée oui, je le pense profondément. Après, si tu veux une ouverture, comme dans mon spectacle, je ne l’ai pas forcément [rires], mais je pense que ces outils, apparus il y a une soixantaine d’années – centres dramatiques, théâtres nationaux –, il faudrait étudier de près leur obsolescence pour voir ce qu’on en fait. Ces lieux ne vont pas se faire hara-kiri, leur lourdeur va les condamner à terme. Il faudrait réfléchir à ce qui se passera dans quinze ans, quand il n’y aura plus aucune marge artistique… Comment faire quand on a cent personnes payées et, parmi elles, aucun artiste ?

Mais il y a une jeune génération qui travaille dans les institutions et qui essaye de les tordre, de casser un peu les théâtres. Une génération qui a compris que ces lieux étaient en état de coma avancé, mais qui ne sait pas comment faire car elle a besoin de se nourrir à ce biberon. Mais ça, ça fait vingt ans que je le dis. Bon, ce n’est toujours pas une ouverture, mais c’est une chute. [rires]trianglesignature

 

Propos recueillis par Myriam Blœdé et Nicolas Roméas

 

  • Je suis Fassbinder, de Falk Richter, mise en scène Stanislas Nordey et Falk Richter, avec Thomas Gonzales, Judith Henry, Eloïse Mignon, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage. Création au TNS le 4 mars 2016, puis en tournée à la MC2 de Grenoble, au TNB à Rennes, au Théâtre Vidy-Lausanne, puis au Théâtre de La Colline à Paris.

Falk Richter, Je suis Fassbinder, suivi de Sept secondes, traduit de l’allemand par Anne Montfort, L’Arche éditeur, 2016.