L'Insatiable | Sony, guerrier du sens et frère aimé
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[ÉCRIT]

Sony, guerrier du sens et frère aimé

par Nicolas Roméas

 

Initiative salutaire de Greta Rodriguez-Antoniotti, ce recueil de textes extraits de publications dans des revues, de conférences, notes personnelles et courriers de notre très cher Sony Labou Tansi, récemment publié aux éditions du Seuil, troue l’obscurité de ces temps en faisant déferler sur nous une bouffée d’air et une lumière vive.

 

Avec Sony, donc « Encre sueur, salive et sang », c’est le corps qui parle (et écrit). Mais quel corps ? Pas n’importe lequel, pas un corps idiot, obtus, qui se serait séparé de l’âme. Un corps porteur d’âme, son frère, rivé à elle, impossible de les détacher. Sony dit et redit qu’il parle avec son ventre, oui, avec son sexe, avec sa viande, mais ce ventre, ce sexe, cette viande sont très sensibles et savants à leur façon, aimants, fougueux, colériques, et ils tiennent l’âme debout et entière. Une âme et un corps non castrés, tissés, soudés, contre Descartes, (ou plutôt le cartésianisme) insiste-t-il. Contre les réducteurs de têtes venus de cette Europe «trop arrogante pour ne pas être fondamentalement raciste» et tous leurs affidés.

 

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On trouve plusieurs merveilles dans ce coffre au trésor concocté par Greta Rodriguez-Antonietti et préfacé par le talentueux Kossi Efoui. Comme par exemple cet hommage et reconnaissance au « père de notre rêve » Tchicaya U Tam’si (dont Gabriel Garran m’a dit que Sony emprunta – à peu près – le nom pour s’inscrire dans sa filiation) :

 

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Tchicaya U-tam’si © DR

« le seul intellectuel d’envergure à sortir du complexe de malédiction du Nègre, Nègre dansant, Nègre bondissant, Nègre maudit des dieux, Nègre pas du tout pensant à qui il faut interdire de créer suivant les lois immuables de la beauté et qui (cela est prouvé par la floraison de coups d’État qui tourmentent le continent) ne méritait pas les indépendances que la générosité de la « civilisation » lui a jetées à la figure ».

 

Ou, aussi, le rappel, par un Africain qui sait ce que signifient la circulation et l’échange, de ce qu’est réellement une «identité collective» toujours en mouvement…

 

Guerrier des mots, fantassin du sens, combattant des outils du symbolique, Sony dit ainsi cette vérité qu’il est plus qu’important de rappeler aujourd’hui : « Ce n’est pas simplement un drapeau qui flotte qui fait l’existence d’une nation. Pour moi ce qui fait une nation, c’est sa littérature, ses peintres, ses artistes traditionnels, sa cuisine, ses populations. La nation est une immense cotisation. »

 

Vous ne trouvez pas, dites, qu’on a besoin de l’entendre, d’entendre ça, aujourd’hui ?

 

Certes, Sony n’est pas un prophète, pourtant il annonçait ce que nous vivons. Ces textes écrits dans les années 80-90 anticipaient clairement ce que nous traversons. Sur la guerre en Irak, dont on sait qu’elle est à l’origine d’un certain nombre de catastrophes actuelles regroupées sous l’intitulé hollywoodien de «choc de civilisations», ces conflits plus que douteux et dévastateurs que l’Occident fait subir à ses anciennes colonies sous toutes sortes de prétextes qui occultent souvent de vrais motifs liés à l’exploitation du pétrole («la guerre du Golfe est une guerre de menteurs») et dont il subit le contre-coup sur son sol. Sur le refus de l’autre, le matérialisme débilitant, l’obsession avilissante du chiffre, sur la déshumanisation en marche qu’un néolibéralisme triomphant impose à l’ensemble du monde, et dont l’Afrique est, comme l’oiseau dans les mines de charbon, un «témoin de viabilité» : « Si l’Afrique meurt, elle ne fera qu’inaugurer le cosmocide… » écrit-il. Est-ce que cette évidence ne nous saute pas aux yeux ? Il l’a vu, senti, ressenti dans sa chair avant les autres. Simplement parce que Sony est, comme disait l’autre, un « voyant », un de ceux qui voient clair, dont le regard transperce l’épaisseur brumeuse des idées convenues. Car c’est ainsi que le futur naît, de la profondeur du présent.