L'Insatiable | L’1consolable, voix de la foule en marche
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[VU DE FACE]

université

Université Paris 8, mi-mars. ©C. Merlo

 

Cette nécessité de repenser le travail, ses fins, sa répartition entre membres d’une collectivité, et sa place, ressort de la critique sociale qu’on voit se formuler, notamment dans le mouvement Nuit Debout, ou dans les universités en lutte. Ta propre réflexion sur le travail, tu l’as menée d’une façon assez conséquente pour finalement t’exclure toi-même du salariat… au profit de l’activité réelle différemment productive de rappeur, beatmaker, traceur (pratiquant du parkour) et formateur en rap comme en parkour. J’aimerais  connaître ton parcours intellectuel, et la mutation d’une ébullition intérieure en décision de sauter le pas.

L’école, le travail, et le service militaire me sont apparus très tôt comme des activités que d’autres nous imposent, que l’on a pas choisies, et dans lesquelles nous nous voyons contraints de dilapider notre temps. C’était une grande angoisse pour l’enfant que j’étais. J’avais envie d’écrire et de faire de la musique, et aussi de jouer, de lire, de prendre le temps de converser… de vivre comme je l’entendais. Le documentaire de Pierre Carles, Attention Danger Travail, la lecture du Manifeste des Chômeurs Heureux ou de l’Insurrection qui vient m’ont encouragé, mais ce qui m’a conduit à sauter le pas, c’est vraiment le fait de devoir choisir entre ma santé physique et mentale, alors sérieusement dégradée, et le statut de salarié intérimaire.

 

Après quelques mois d’études en philosophie à Paris 8, j’ai travaillé dans une usine qui contrevenait sans le moindre scrupule à la législation sur la rémunération (en imposant des heures supplémentaires non rémunérées à ses employés au titre de l’investissement personnel dans l’entreprise) et sur la préservation de la santé des employés. Quand je me suis écrasé un doigt sous une presse mécanique, le médecin m’a prescrit un arrêt de travail, mais je ne voyais pas comment me permettre de ne pas y retourner. Et puis, à 4 heures du matin, devant mon petit-déjeuner, j’ai craqué et je me suis mis à pleurer, songeant à mon désir inassouvi de musique et au-delà, à ma santé que j’étais en train de sacrifier sur l’autel du salariat. Indépendamment des conditions de travail, le fait d’exécuter quotidiennement une tâche dans laquelle on ne trouve ni sens, ni plaisir, ni utilité, est d’une violence inouïe.

C’est là que j’ai compris l’enjeu : renoncer tout-à-fait à moi-même et continuer à m’ignorer encore pendant 40 ans, ou déserter le marché de l’emploi afin de me retrouver. J’ai alors pris ma retraite anticipée à 24 ans et demi.