L'Insatiable | L’1consolable, voix de la foule en marche
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[VU DE FACE]

©Benoît Yin

 

Le clip très drôle de “L’iPhone 4” où tu joues un voyou qui ne vole un téléphone que pour le briser, rappelle les actions des luddites qui dévastaient un outil, le métier à tisser, qu’ils considéraient comme une machine à déposséder de ses compétences. Toi, tu brises le terminal, qui n’est plus seulement l’outil de travail du cadre moyen, mais le moteur dérisoire de son asservissement volontaire… La colère qu’on entend dans tes chansons n’est pas dirigée uniquement contre ceux qui déterminent les rouages du désir et de la consommation, elle vise aussi les formes de passivité par lesquelles on les entretient…

 

Lorsqu’on nous laissait partir en retard et qu’il ne restait que quinze minutes pour la pause-déjeuner, mes collègues intérimaires qui s’empressaient d’aller me dénoncer au chef quand je revenais à mon poste avec cinq minutes de retard. Ces mêmes collègues acceptaient toutes les entorses au Code du Travail que leur patron se permettait, avec pour conséquence le fait que lorsque j’exigeais, moi, que l’entreprise respecte la loi, j’étais immédiatement écarté et accusé de fainéantise par l’agence d’intérim.

 

J’ai éprouvé beaucoup de colère contre ceux qui m’apparaissaient comme des complices passifs de l’ordre existant. Je n’arrivais pas à comprendre qu’ils obtempèrent de la sorte, renoncent à tout sens de la justice, se livrent à la délation. Je leur en ai longtemps plus voulu qu’au patron : qu’il exploite, malmène ou méprise ses employés au nom de la maximisation des profits ne me surprenait pas; mais qu’eux, dont je partageais la condition, se liguent contre moi à son service m’était insupportable. J’en ai beaucoup souffert et  il a fallu  du temps pour que l’empathie se substitue peu à peu à la colère. Mes lectures, l’Apologie du casseur de Serge Roure, l’Eloge de la Fuite d’Henri Laborit, l’Ethique de Spinoza, les textes de Bourdieu m’ont permis de repérer les déterminations auxquelles on est assujettis. Ça a été une part importante du processus.

 

Aujourd’hui, je me sens plus apaisé à ce sujet. Si le thème du travail reste pour moi chargé d’affects puissants, ma colère est désormais tournée vers les grands patrons et actionnaires, et autres promoteurs de l’emploi parmi lesquels nos décideurs politiques. J’éprouve beaucoup plus d’empathie pour ceux qui, déterminés en cela par leur environnement socio-culturel, se voient -ou se croient- contraints d’agir en bons agents économiques, travaillant et consommant sans relâche. Je garde espoir que certaines de mes chansons ou des discussions qu’elles provoquent puissent opérer un décalage dans leur point de vue, les amener à se questionner, leur ouvrir des possibles. J’ai beau m’être libéré du travail, et en éprouver une grande joie, je ne peux pas me sentir totalement en paix tant que l’immense majorité de mes semblables y demeure enchaînée.