L'Insatiable | Cinéma des Andes à Douarnenez
483
page-template-default,page,page-id-483,ajax_leftright,page_not_loaded,,select-theme-ver-3.1,wpb-js-composer js-comp-ver-4.4.4,vc_responsive
 



[VILLES ET


FESTIVALS]

Cinéma des Andes à Douarnenez

Entretien avec Norma Mayo

C’est la qualité du festival de cinéma de Douarnenez que d’inviter les représentants des sujets mêmes des films qu’on peut y voir, c’est-à-dire des femmes et des hommes qui parlent au nom des peuples filmés. Cette année peu d’entre eux avaient vu dans leur vie des films, et encore moins des films les représentant, car il n’y a pas de cinémas sur les hauts plateaux andins. C’est donc à Douarnenez que des délégués de peuples en lutte se rencontraient, et découvraient une autre image d’eux-mêmes. Profitant de sa présence au festival, j’ai interviewé Norma Mayo, représentante des nations indiennes du volcan Cotopaxi et des femmes indigènes d’Équateur.

 

Pouvez-vous nous donner une définition du buen vivir qui vous serait propre ?

Norma Mayo :  Pour nous, la notion de buen vivir, qui se dit sumak kawsay en quechua est différente de celle du gouvernement, davantage préoccupé par l’accès individuel aux biens matériels, et surtout intéressé par la production, même si c’est dans un souci environnemental et égalitaire. Pour nous, cette notion renvoie à ce qui nous oblige collectivement à rester en lien avec la Terre mère, la nature, les êtres vivants, avec ce qui nous pousse à assumer notre rôle qui est de prendre soin de l’eau, des plantes, des animaux, comme nous prenons soin de notre propre corps et de protéger cela.

 

Les mouvements actuels indigènes sont-ils dirigés contre le gouvernement de Rafael Correa ?

La lutte n’est pas contre Correa, c’est une lutte pour préserver ou récupérer nos droits spécifiques sur l’éducation pluriculturelle, notre santé, sur notre autonomie politique, et notamment notre droit collectif et autonome de décision sur les questions de l’eau sur nos territoires, remis en cause par le gouvernement actuel.

 

Pensez-vous que le gouvernement actuel peut prendre en compte ces revendications ?

Je ne pense pas qu’il puisse les comprendre, c’est pourquoi le mieux serait qu’il parte.

 

Pourriez-vous me décrire le combat culturel que vous menez ?

Je répondrai d’abord en tant que femme indigène. Notre combat culturel, c’est un combat pour la langue, mais aussi pour le droit de s’habiller d’une manière qui fait sens pour nous, c’est maintenir l’héritage que nos grands-parents nous ont laissé et dont nous sommes les gardiennes, c’est défendre notre culture comme notre propre personne pour ne pas perdre notre langue, notre manière de nous vêtir, nos traditions, notre connaissance des plantes médicinales. La défense de la culture passe par la transmission afin de maintenir ce que l’on garde et de récupérer ce qui a été perdu. Des artistes le font aussi par le chant et la peinture, même si ça peut parfois être le moyen d’en tirer profit individuellement.

 

Comment menez-vous personnellement ce combat ?

En plus de tenir mon rôle de femme dans la communauté et dans la famille, je dois dépasser ces cadres pour assumer un rôle social et répondre à certaines questions afin d’aider au mieux ma communauté. Les femmes ont depuis toujours été les gardiennes d’un savoir ancestral et cela demande un certain effort pour être capable de transmettre et de défendre ce savoir dans un cadre plus large.

 

Comment définiriez-vous cette forme d’engagement politique ?

Je pense que nous faisons tous de la « politique », mais nous, nous voulons faire de la politique propre. Or, comment participer aux questions politiques sans se compromettre ? C’est un long processus, un long chemin. Comment le peuple indigène, et surtout la femme indigène, peut-elle assumer ce rôle ? La succession des mandats de Correa nous a désappropriés de la politique, il est temps à présent qu’il parte, qu’il renonce à son intérêt personnel pour l’intérêt collectif. Il dit « moi, moi, moi » ; l’exercice du pouvoir l’a rendu individualiste.

 

Que pensez-vous des films que vous avez pu voir au Festival ?

Le film que j’ai vu qui mettait en scène Correa ne disait pas la vérité, il faudrait que les spectateurs en soient conscients. Mais un autre film montrait comment et pourquoi mes frères ont perdu la vie pour notre combat pour l’eau, et là c’était un bon film car je savais qu’il montrait la vérité.1

Norma Mayo et Oscar Olivera accompagnés de leurs interprètes au Festival de Douarnenez, édition 2015.© Olivier Schneider

Norma Mayo et Oscar Olivera accompagnés de leurs interprètes au Festival de Douarnenez, édition 2015.© Olivier Schneider

La Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, la COP 21, va se tenir en France en décembre prochain : comment faire entendre une autre voix que celle des gouvernements ?

Si je pouvais venir au sommet climatique, je dirais la vérité, mon gouvernement exige de moi que je trouve ses réalisations fantastiques, mais je dirai combien notre air est saturé par nos industries, et qu’ils mentent. Que peut-on faire ? Se fédérer par internet, être dans la lutte et solidariser tous les peuples en lutte, par la presse, par l’ensemble des technologies qui nous relient et grâce auxquelles on peut partager nos combats et nos informations.

 

Nos enfants auront peut-être à subir la responsabilité morale de la destruction actuelle de la nature et des cultures minoritaires, puisque notre génération n’aura rien pu faire…

L’enfant ne se sentira pas coupable si ses parents ont su faire des choses : lui enseigner le respect de la nature, de sa langue, et l’histoire aussi, celle de la colonisation. À la question « qui défend la terre, l’eau, l’éducation ? », l’enfant répondra alors : ma mère. Il saura si sa mère a été dans la lutte ou si elle n’a rien fait. Transmettre se fait aussi par des gestes, par des actions.

   [ + ]

1. Le premier film dont parle Norma Mayo est celui de Pierre Carles, Opération Corréa, qui montre sans distance critique une mise en scène télévisuelle du pouvoir en place, par le biais de l’émission hebdomadaire de Corréa… Le second film évoqué est celui de Pocho Alvarez, A cielo abierto, derechios minados.