L'Insatiable | De la Roumanie au Périgord, en roulotte
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[UN COMBAT


SANS


FRONTIÈRES]

De la Roumanie au Périgord,
en roulotte

Entretien avec Léna Belloy par Olivier Schneider

 

En voyageant avec elle au fil de ses étapes roumaines, puis du côté d’Agen de retour en France, j’ai découvert un autre visage européen, non pas celui, fermé et soupçonneux que projettent les médias, mais au contraire, capable d’émerveillement, malgré la simplicité d’une roulotte tirée par deux chevaux. Traversée européenne avec Léna Belloy en éclaireuse…

 

Nombreuses sont les expériences alternatives de transport à cheval sur de courtes distances. On reconnaît aujourd’hui à la traction animale ce qu’elle apporte de lien social, mais le cheval peut aussi être l’occasion d’une redéfinition complète du temps et de l’espace. En parcourant l’Europe en roulotte depuis 2012 de Metz au centre de la Roumanie, puis de la Roumanie à Périgueux, sans aucun sponsor et sans aucune publicité, Léna Belloy et ses différents équipier(e)s a effectué un geste tout simple, et très discret, qui remet en question la question des frontières et du développement. Ses deux juments, Comète et Happy, se sont nourries des pâturages et terrains d’herbes folles sans aucune difficulté sinon les tracasseries administratives, et quelques frontières fermées. Partout, en Allemagne, en Pologne, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie puis en Serbie, Slovénie et Italie, les nomades volontaires ont été accueillis avec les yeux qui brillent, les sourires et les invitations au partage, particulièrement en Pologne, ou en traversant les villages tziganes d’Europe de l’Est, vibrants d’une joie intense et de chaleur humaine. Le transport, léger, au pas, dans le respect du rythme des chevaux, m’a semblé donner au temps une autre durée, plus longue, plus riche et plus sensible aux gens rencontrés. L’humain est différent dès lors que les chevaux arrivent, comme si cette longue expérience commune restait dans les mémoires et les corps, comme si le cheval était finalement, avec le nomadisme, une part de notre culture commune, inscrite dans la mémoire et le présent européens.

 

Qu’as-tu ressenti en roulant ainsi, à pas de chevaux, d’Ouest en Est ?

Léna Belloy : C’était comme si je remontais le temps… Tout à l’est de la Pologne, le premier cheval que j’ai vu dans mon voyage allait chercher du foin, un gros chargement, j’avais vraiment l’impression de rencontrer mes grands-parents. Ils avaient vingt chevaux de trait et travaillaient dans les champs. Un jour, ils ont eu un tracteur, et c’est un tracteur qui a arraché le pied de mon grand-père – le cardan à l’arrière lui a chopé le pantalon et lui a arraché le pied dans le champ, il a dû se débrouiller pour rentrer à la maison. À l’hôpital, ils lui ont coupé la jambe, il y a attrapé une maladie de peau, il a souffert pendant dix, quinze ans, puis il est décédé. Quand je faisais la formation pour travailler le cuir, mon père m’a dit qu’il lui restait un outil de son père, je l’ai cherché et j’ai trouvé une griffe pour faire la trace des coutures, un très bel outil de sellier. Il réparait ses harnais avec cet outil.

 

Est-ce qu’il existe des routes, des chemins européens ?

Non, les frontières obligent à des détours. J’avais prévu d’aller tout droit. Pour la frontière ukrainienne, on a dû dévier – la route, nous devions l’inventer nous-mêmes, avec la carte que je trouvais sur place, et il y a toujours des éléments qui nous font changer d’itinéraire.

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La roulotte de Léna Belloy sillonnant l’Europe… © Léna Belloy