L'Insatiable | De la Roumanie au Périgord, en roulotte
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[UN COMBAT


SANS


FRONTIÈRES]

Il y avait une continuité dans la route que tu as suivie ?

Il fallait que j’aille en Roumanie, je ne sais pas pourquoi. De tous les pays où j’ai été, je n’en connaissais aucun, je ne connaissais rien de la politique, de la situation des gens, ni la langue… Je ne savais pas où j’allais. J’avais tellement peu de certitude d’arriver quelque part… Je n’allais pas acheter des livres sur la Roumanie si je n’étais pas certaine d’y arriver. Peut-être me serais-je davantage renseignée si j’étais partie en Afrique ou plus loin, en Russie, des pays où éventuellement il pouvait y avoir un risque si on y part en ignorant tout, mais là je suis partie dans une sorte d’insouciance, dans l’idée qu’en Europe nous sommes en sécurité partout. Je n’ai pas eu peur une seconde d’aller en Roumanie, malgré ce que des gens disaient. Je n’écoute pas ce que disent les gens quand ils cherchent à me dissuader. Dans tous les pays, en Pologne, on nous disait : « Va pas en Ukraine ! » ; en Roumanie, on nous disait : « Va pas en Serbie ! »

 

Tu as appelé le projet « Europa Tour ». C’est parce que l’Europe représente quelque chose pour toi ?

L’Europe, pour moi, c’est surtout géographique… Ce qui est bien, c’est qu’il n’y a plus de frontières. Dès que je suis sortie d’Europe, en Serbie, j’ai eu des problèmes de frontières [Bloquée par les douaniers entre la Serbie et la Croatie, elle a dû revenir en Roumanie pour en repartir à nouveau] En traversant les pays, tu ne ressens pas la situation politique. Mis à part le racisme anti-tsigane qui est partout présent en Europe, tu as l’impression que tout le monde est super sympa, tolérant, accueillant. À l’Est, chaque fois, les portes nous étaient ouvertes. J’y ai sans cesse reçu des cadeaux que chacun nous offrait à chaque étape, sans que je ne demande rien. Ce flot de générosité, de bonté – à partir du moment où nous n’étions pas Tsiganes – ne s’est tari qu’en France, même si j’y ai aussi rencontré des gens généreux.

 

Même en Allemagne, il y a eu plus de générosité qu’en France ?

J’ai fait un tour de trois mois en Lorraine, je n’ai jamais reçu le moindre cadeau, et personne ne m’a offert l’hospitalité. Et je me souviens, au premier village d’Allemagne, j’étais couverte de cadeaux et d’élans de générosité. En Italie, il y avait aussi un réel enthousiasme à nous voir. En Pologne, les gens des villages préparaient notre repas avant même de nous inviter. En Hongrie, les gens étaient plus discrets, ils nous tendaient des cadeaux et repartaient sans rien dire. Partout il y avait des invitations, mais aussi des gens qui voulaient nous confier quelque chose à eux, un dessin, une peinture, un objet…

 

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Vue de la roulotte de Léna Belloy… © Léna Belloy

As-tu rencontré une critique du développement européen ?

Tous veulent arriver au modèle de l’Ouest, le modèle capitaliste. Rien n’est conservé hors ce modèle. Mis à part ceux qui en souffrent réellement, comme ces bergers en Roumanie qui nous avaient accueillis – ils avaient perdu leurs terres, vendues 1 euro l’hectare, pour la construction d’une immense autoroute financée par l’Europe –, à part eux, je n’ai pas entendu de critique du développement, ça viendra certainement plus tard.

 

As-tu été bien accueillie, venant de l’Ouest ?

En Roumanie, on était accueillis comme des rois, alors que les Tsiganes qui voyagent se font jeter de partout. On a rencontré en Roumanie deux grandes familles de voyageurs. Ils s’arrêtent l’hiver, ils ont un pied à terre, et voyagent le reste de l’année. Ils ont de simples chariots à quatre roues, très petits, en longueur, sur lesquels ils ont fabriqué un arc de cercle en bois sur lequel ils mettent ce qu’ils peuvent trouver, panneau publicitaire, linoléum. La hauteur des arceaux ne leur permet pas de se tenir debout. Je n’ai pas pu discuter avec eux, mais ils semblaient très pauvres.