L'Insatiable | L’être humain, la nature, la société
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[AGORA]

L’être humain, la nature, la société

Par Paul Blanquart

 

Le philosophe et sociologue Paul Blanquart revient sur cette question ancienne du divorce de l’homme et de la nature, mais l’actualise pour démontrer que cette rupture conduit à la dissolution de toute nation et nous engage à revenir à la vie – diverse, mobile, collective, inventive.

 

Au commencement, les humains étaient de la nature. Elle et eux étaient alors vivants. Et il y avait du commun. Un jour, ils ont voulu se couper d’elle, pour l’asservir. La planète en meurt aujourd’hui, eux avec elle. Et tout se décompose : il n’y a plus de société.

 

Au commencement donc, la racine nat- qui indique la naissance. En découlent d’une part natio, de l’autre natura. La nation fut d’abord ethnie, clan ou tribu, à l’origine naturelle : ses membres étaient unis par un même ancêtre dont le sang coulait dans leurs veines, et dont le mythe structurait leur culture. Ils occupaient un territoire, également naturel, qui leur fournissait de quoi subsister grâce à d’autres espèces vivantes, végétales ou animales. Distincts de celles-ci, ils leur étaient donc liés. Comment rendre compte de cette relation qui unit du divers ? Les anthropologues parlent à ce propos d’animisme : les corps sont séparés, mais il y a une continuité dans l’ordre des esprits qui ainsi communiquent. L’homme peut donc parler au singe, au crocodile, à l’arbre ou à la plante, négocier avec eux pour que la vie de cet ensemble, utile ou nécessaire à chacune de ses composantes, soit assurée. Système vivant parce que système d’échanges multiples et réciproques, commun au sein duquel aucun de ses constituants ne cherche à imposer son pouvoir sur les autres.

 

Mais ce commun était petit, un isolat tribal sur une île, autour d’une clairière dans l’immense forêt. Tout change quand le territoire s’élargit, mettant les nations-ethnies en contact. Car c’est alors la guerre, ancêtres et mythes n’étant pas compatibles. De naissance au départ, l’unité devient celle d’un ordre, lequel est l’œuvre d’un pouvoir. L’homme est toujours dans la nature, mais celle-ci devient monde hiérarchisé, tout comme la société qui en fait partie. Échelle des natures : minérale, végétale, animale, humaine (femmes en dessous, hommes au dessus), céleste, etc. Escalier, dans la société féodale, de fonctions et de castes. Au sommet de la pyramide, 1’empereur en son État, point d’accrochage du terrestre au divin immuable, éternel : l’ordre est stabilité. On verra donc cet empereur, en Méso-Amérique par exemple, faire servir toutes les énergies de son empire à la construction de ces tas de cailloux : minéralisation, pétrification générale au détriment des forêts et de l’eau, donc des animaux et des humains qui disparaissent. Ces civilisations-là sont mortelles, la pyramide n’est qu’un tombeau. Nous le savons ainsi depuis longtemps : lorsqu’un pouvoir se sert de la technè pour imposer un ordre à la nature exubérante, il détruit la puissance du bios.

© Olivier Perrot