L'Insatiable | L’être humain, la nature, la société
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C’est pourtant dans cette voie que l’Occident moderne s’est engagé. Et de manière radicale, en se coupant – jusqu’à nier son existence – de la nature qui enveloppait tout vivant comme le ventre d’une mère, ou qui inscrivait chaque réalité à sa place dans un ordre intangible. Avec Galilée, le monde clos antique et médiéval, qualitativement étagé, devient univers infini et homogène dont on traite mathématiquement. À sa suite, Descartes affirme le dualisme de la pensée et de l’étendue : la première est celle d’un sujet humain qui objective la seconde et la livre à la science. Pour nos anthropologues, l’animisme originel s’efface devant l’anthropocentrisme (il n’y a d’esprit qu’humain) et un « naturalisme » réducteur puisqu’il n’entend plus par nature qu’une continuité physique de corps sans âme. Ceux-ci ne se meuvent donc plus par eux-mêmes, comme les vivants pour Aristote. Le mouvement leur vient de l’extérieur, comme celui des machines que conçoivent des ingénieurs, qu’activent et entretiennent des techniciens. Le corps est machine, l’animal également. L’artificiel succède au naturel.

 

Bien étrange « humanisme » pour lequel la société elle-même devient un artifice, une machine, une affaire d’ingénierie. Dans l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme, estime Thomas Hobbes. L’unité et la paix requièrent donc un Souverain, non plus par sa nature sommet d’une pyramide, mais artificiellement érigé. C’est à sa construction qu’en France s’attache le roi Louis qui, par les ingénieurs-administrateurs dont il s’entoure (Colbert, Vauban, la fameuse technocratie française), forts en géométrie et en calcul, homogénéise le territoire, normalise les esprits et les comportements. Belle machine mécanique où un pouvoir-sujet qui sait de science actionne un peuple-objet. La rupture est consommée entre natio et natura : ce n’est plus l’origine, l’ethnie qui fait la nation, elle est État-nation.

 

D’intelligence calculatrice, cet État va trouver un allié dans l’argent des marchands, l’immatérielle finance. Acte fondateur de cette alliance : une modification du droit qui, en privatisant ce qui peut subsister de commun à la nature et à l’homme en société, des bois et des pacages (la réflexion de Marx sur le capitalisme va partir de ce constat), lance l’essor du capital. La société industrielle en résulte. Elle réduit la vie au fonctionnement d’une machine d’un nouveau type, énergétique, qui pompe tout ce qu’il y a de forces et de puissances (physiques, humaines, politiques, financières) pour produire ce qu’on appelle de la richesse, c’est-à-dire des artefacts, eux-mêmes à absorber. Tout est instrumentalisé, exploité. L’artisan qui était artiste, en symbiose avec le matériau qu’il transformait en œuvre, est aplati en ouvrier, simple rouage de cette machine dite économique, qu’il sert non seulement par son travail mais par sa consommation. « Trente Glorieuses », s’exclame-t-on pour vanter la période où ce système atteignit son apogée, ainsi du reste que la social-démocratie : vive la croissance, il y aura d’autant plus à redistribuer !

 

Cette croissance est une dévoration de l’humain et de la planète. Crise d’abord du territoire. Car la finance, en prospérant, finit par rompre son alliance avec l’État. Sa fluidité le dissout en traversant ses frontières, élargit ainsi le marché qui en devient global. Elle utilise pour ce faire de nouvelles machines, informationnelles, qui affranchissent aussi du temps. Ubiquité et instantanéité : il ne s’agit donc plus de l’espace-temps terrestre. Le pouvoir qui gouverne cybernétiquement est hors de ce sol-là. Il nous en déracine et en fabrique un autre (mais peut-on encore parler de sol ?), logistique, qui formate et modélise, et sur lequel il nous déporte. Les humains ne sont donc plus d’ici ou de là (ni droit du sang ni droit du sol), mais en transit, spatialement et ontologiquement. Ils migrent. Au cours de cette opération, la société dont l’État portait encore le souci se scinde puis s’évanouit. D’une part, ceux qui jouent le jeu de cette fluidité financière et technique : ils sont donc retenus, utilisés par elle. De l’autre, ceux qui en sont trop anéantis, et n’ont donc plus qu’à disparaître. L’argent est vraiment corrupteur: il pourrit, décompose tout.

 

Pour décrire la situation présente, deux expressions sont récemment apparues : anthropocène et post- (ou trans-) humain. La première désigne le fait que l’action de l’homme est devenue la force géophysique dominante ; la seconde notre avalement par ces techniques que nous venons d’inventer. Quitter le terrestre, cela tombe bien puisque l’industrie, par son exploitation, a détruit la planète. Or nos nouvelles technologies permettent d’artificialiser nos corps : cyborgs, androïdes, robots, et de greffer notre intelligence sur de nouveaux supports qui ne sont plus liés à la nature. Un nouveau monde s’offre ainsi à nous, monde d’images, virtuel, où certains vont jusqu’à se rêver immortels !

 

Laissons cette folie, et revenons sur Terre. Car c’est de celle-ci qu’il s’agit d’enrayer le processus mortel, pour que nous puissions encore l’habiter. C’est à la fois très simple et fort difficile. Puisque la cause de la destruction tient à la substitution progressive de la technique au vivant, il nous faut aider le bios à recoloniser la technè. Donc déconstruire le parcours de l’Occident moderne, pour le re-naturer. Non pas en revenant aux petits îlots clos de l’origine, mais en en recyclant quelque chose, leurs relations internes, à une échelle élargie. La technique a été positive en ouvrant l’horizon, en faisant advenir l’humanité dans son extension et sa diversité. Mais elle n’a cessé par la suite de réduire cette diversité, au détriment de la vie. Car qu’est-ce que la vie ? C’est du mouvement, de la permanence par le changement, grâce à des rencontres et des croisements avec des différences qui altèrent, ce qui fait naître du nouveau. Production, inséparablement, d’unité et de diversité, c’est de la complexité en travail, le contraire de la corruption.