L'Insatiable | Luc Petton et ses oiseaux. Regard d’une philosophe
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[PAS DE


CÔTÉ]

Appâter au lieu de dresser

Il existe des investissements actifs et affectifs. Les artistes apprennent à « appâter », à créer des appâts, au sens philosophique : des propositions qui mettent en mouvement et ouvrent à de nouvelles sensations. Les danseurs émettent à l’égard des oiseaux des propositions philosophiques concrètes, des appâts pour des mouvements et des propositions relationnelles. C’est une micro-politique qui se crée sur scène, en même temps que les danseurs suscitent des devenirs spéculatifs. Il y a un souffle poétique, mythique et affectif extraordinaire dans ce travail avec des oiseaux. Et ce souffle poétique émerge dans le mouvement, non dans le langage.

© Thomas Hahn

 

Exploitation ? Anti-simplification

Certes, Luc Petton exploite des animaux, et il ne le nie pas. Nous sommes dans une relation inéquitable, qui hérite de certaines formes d’exploitation. On ne peut pas demander aux grues leur consentement, au sens habituel du terme. Quoique les oiseaux, en participant et en étant heureux, acquiescent d’une certaine manière. Il faut toujours se demander quel serait leur espace de résistance et quelles en seraient les modalités.

Ce que l’on voit dans ce spectacle n’est pas une histoire romantique, un paradis perdu, un jardin d’Eden où les animaux se remettraient à communiquer avec nous, comme à une époque imaginaire, celle de la Genèse, par exemple. Un spectacle tel que Light Bird nuit à toute tentative de simplification. Paradoxalement, ce spectacle suscite la possibilité d’un trouble, d’un malaise par rapport au fait qu’on ne peut pas résoudre ces questions trop vite. Ce travail ralentit et permet de rester dans une possibilité de problématisation de la relation homme-animal. Je n’accuserai jamais Luc Petton d’exploiter les animaux, parce qu’il met tout en œuvre pour rendre cette relation juste. Il met en scène une possibilité de justice dans les relations, en sachant qu’a priori elles ne le seront jamais parfaitement. Lors de la représentation du spectacle, chaque refus des grues de faire ce qu’on attend d’elles est le signe de la réussite de l’expérience, parce que cela montre que ces oiseaux ne sont pas contraints et que les possibles restent ouverts.

 

Attention

Le contact intense avec ces oiseaux opère une transformation des humains. Même des gens qui vivent avec des animaux de compagnie m’ont parlé d’une transformation de leur sensibilité. Des spectacles comme ceux de Luc Petton changent le regard du spectateur sur les animaux. On y découvre qu’ils ne fonctionnent pas par automatismes. Cela remet en question certains « moules de pensée » et notre manque d’attention pour eux. Ce travail est en ce sens similaire à la philosophie spéculative. Là où artistes et philosophes sont proches : une chose à laquelle on ne prêtait pas attention peut subitement acquérir une grande importance.trianglesignature

 

Propos recueillis par Thomas Hahn

 

 

 

* Vinciane Despret a assuré le commissariat de la grande exposition Bêtes et hommes, à la Grande Halle de La Villette (2008). Elle a publié de nombreux livres sur les relations avec les animaux, dont le dernier : Que diraient les animaux… si on leur posait les bonnes questions », paru aux éditions La Découverte.