L'Insatiable | La Parole errante : une impensable disparition
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D’ARIANE]

La Parole errante :
une impensable disparition

Par Julien Coquelle-Roëhm

 

Fondée autour d’Armand Gatti et installée à la Maison de l’arbre à Montreuil, La Parole errante s’est imposée au fil du temps comme un centre indispensable de création et de culture. Alors que son avenir est menacé, nous avons rencontré son directeur historique, Jean-Jacques Hocquart, et ceux qui se battent pour sa survie.

 

Depuis 1995 bourdonne au centre de Montreuil la rumeur d’un endroit peu ordinaire. Une fabrique de l’humain et du commun. Un lieu de travail, de création, d’échange, d’apprentissage, raconté à L’Insatiable par celui qu’Armand Gatti nomme L’amiral, son directeur Jean-Jacques Hocquard. Il trouve sa genèse dans le projet précédent du poète, alors qu’il résidait encore à L’Archéoptéryx de Toulouse.

En 1985, les deux hommes – accompagnés de Stéphane Gatti et d’Hélène Châtelain – y travaillent sur une exposition à la demande du centre d’action culturelle de Montreuil. Forcée de quitter la ville rose pour des raisons diverses, c’est dans la cité francilienne que l’équipe pose ses valises, et monte 50 ans de théâtre vus par les trois chats d’Armand Gatti, une riche rétrospective sur l’œuvre dramatique et les rencontres de l’auteur. « À partir de ce moment, on s’est mis à chercher un lieu dans lequel s’installer pour poursuivre le travail entamé, se souvient Jean-Jacques Hocquard. La Ville de Montreuil était favorable, mais avait peu de propositions à nous faire, si ce n’est des bureaux détruits depuis. »

 

Reprenant alors son itinérance, La Parole errante – nom du quatuor depuis 1986 – crée Ces Empereurs aux ombrelles trouées, pièce phare d’Armand Gatti, au festival d’Avignon de 1991. C’est à cette occasion que Georges Valbon, fils d’un communiste italien devenu président du Conseil général d’Ile-de-France, organise une conférence de presse annonçant l’arrivée de l’auteur en Seine-Saint-Denis.

« C’est grâce à lui que nous sommes ici », souligne Hocquard, parlant d’un véritable « rapport fraternel » entre les deux hommes. Gatti et Valbon sont en effet liés par leurs origines et les engagements politiques de leurs pères. En 1995, après plusieurs années de recherche, le département attribue à l’équipe le futur terrain de tous ses possibles. Un hangar, un jardin où l’on construit un amphithéâtre, la maison voisine pour les bureaux. À l’emplacement des studios de Méliès, la Maison de l’arbre est née.

 

Un lieu de travail, de création et d’exposition, qui incarne dès son ouverture l’idée chère à Gatti que « chaque homme est créateur ». Cette croyance, fondatrice de l’esprit de la Maison, prend vie au cours des stages qu’il y organise dès 1998 auprès de ses « loulous », ces exclus de la société qu’il tente de rendre de nouveau humains, acteurs de leur existence, par la puissance des mots. « Ce qui est important, c’est d’être maître de son destin », affirmait le poète dans nos lignes en 1997. « Le théâtre est une aventure du langage de l’Homme. En aucune façon la fabrication d’un produit. Le langage, c’est ce qui est essentiel », déclarait ce fils d’une femme de ménage, qui l’encourageait à être premier en français, « la langue des patrons ».

 

C’est cette même conviction qui anime depuis le projet entier de La Parole errante, et notamment de l’exposition Les Voyages de Don Quichotte, réalisée par Stéphane Gatti en 2001. « C’était la meilleure présentation que nous pouvions faire de notre propos, de nos idées multiples concernant le lieu culturel », affirme Jean-Jacques Hocquard.

 

En 2002, les travaux d’aménagement de la Maison de l’arbre commencent. L’espace et son équipe ne se mettent pas pour autant en jachère : en plus de continuer ses activités culturelles à Montreuil ou de manière itinérante, La Parole errante poursuit son engagement auprès des jeunes du département, en mettant en place un véritable « chantier-école » en collaboration avec des lycées professionnels.

Sa réouverture complète, en 2008, est l’occasion d’une grande rétrospective autour du quarantenaire de Mai 68, à travers trois volets : les écrits de Gatti de cette période, les journaux et les témoignages de professionnels sur les changements post-68 forment le cadre au centre duquel de nombreuses conférences, concerts et autres manifestations se déroulent.

 

C’est aussi à cette période que le lieu, à l’origine prévu pour accueillir de longs stages de six mois animés par Armand Gatti, doit faire face à une évolution de son activité. Le maître prenant de l’âge et préférant des stages de durée plus courte, il s’agit alors de réinventer de nouvelles façons d’occuper ses murs. Une réorientation qui semble prendre la forme d’un triptyque.